Monsieur le Ministre
Madame la Ministre
Madame la Conseillère d’Etat,
Monsieur le Sénateur
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi tout d’abord de remercier Monsieur le Ministre
Michel Barnier de me permettre de témoigner devant vous
ce soir de l’expérience genevoise de vote électronique.
Nous vivons dans une société de plus en plus nomade.
Par ce constat, je ne veux pas évoquer les grandes migrations
Nord-Sud que connaît notre planète, mais le syndrome
de la bougeotte dont sont de plus en plus affectés nos
concitoyens. Le nomadisme se caractérise aussi par l’interpénétration
croissante du travail et des loisirs, de la vie privée
et de la vie professionnelle.
Le nomadisme, c’est par exemple un enseignant qui veut accéder
depuis son domicile aux travaux déposés par ses
étudiants dans le serveur de l’école ; c’est
aussi un contribuable qui consulte son solde d’impôts
depuis le train qui l’emmène à une séance
de travail.
Le vote par internet est une réponse au nomadisme. Son
succès, ce vote le doit à sa souplesse, sa flexibilité,
à la possibilité de voter à votre convenance
et non pas à celle de l’administration.
Rares sont les pays qui votent plus de quatre fois par an. En
Suisse, c’est la règle. Cette spécificité
suisse a été le point de départ de notre
réflexion, il y a vingt ans déjà. Dans une
société de plus en plus mobile, il ne nous semblait
plus possible de n’ouvrir les locaux de vote que quelques
heures à chaque scrutin.
En mille neuf cent quatre-vingt quinze, nous avons introduit le
vote postal à Genève. Ce mode de scrutin est désormais
utilisé par quatre-vingt quinze pour cent de votants et
la participation moyenne a augmenté de 20 points. Avec
le vote postal, les scrutins durent trois semaines.
Depuis 2003, nous offrons également le vote par internet
dans le cadre d’un projet-pilote suisse. Vendredi dernier,
nous avons ouvert notre huitième scrutin électronique.
Il y a désormais trois façons de voter à
Genève et nous allons soumettre un projet de loi au parlement
cantonal afin d’ancrer cet état de fait dans le droit.
Pour certains d’entre vous, le vote postal et le vote en
ligne renvoient sans doute aux pressions que pourraient subir
les électeurs votant à domicile. Nous avons introduit
des contrôles systématiques lors de la mise en œuvre
du vote postal et je peux affirmer qu’à ce jour nous
n’avons découvert aucun cas problématique.
Il ne faut pas se leurrer : aucun système n’est parfait,
à commencer par le vote à l’urne. Qui n’a
par exemple entendu parler d’urnes préalablement
remplies ou disparues ? A cet égard, le gouvernement suisse
a sagement exigé du vote électronique qu’il
soit « au moins aussi sûr que les méthodes
existantes ». Il n’y a en effet pas de raison de pénaliser
le vote électronique en exigeant de lui plus que ce dont
nous nous sommes satisfaits jusqu’ici.
Vous verrez cependant que le vote électronique est plus
sûr que les méthodes traditionnelles.
Ce n’est pas un hasard si les deux pionniers européens
du vote par internet sont des Etats fortement décentralisés,
la Suisse et la Grande-Bretagne. Ces deux Etats partagent aussi
une conception ouverte du secret du vote. On vote toujours à
main levée dans les landsgemeinde de Suisse centrale !
A ces facteurs, s’ajoute pour la Suisse la démocratie
directe, ce système politique quasiment en réseau,
qui place les élus à peine au-dessus des citoyens
ordinaires.
Ces facteurs pèsent au moins aussi lourd dans le développement
de la démocratie électronique que la pénétration
d’internet ou les connexions à large bande. S’il
n’en était pas ainsi, les pays nordiques ou les Etats-Unis
devraient nous précéder sur ce chemin. Or, ce n’est
pas le cas.
Aujourd’hui, ces facteurs institutionnels facilitent le
développement de la démocratie électronique
dans les pays qui les possèdent. C’est ma conviction
que demain, dans un renversement de dynamique, l’existence
des réseaux poussera d’autres Etats vers un système
de démocratie directe ou semi-directe. Le débat
de ce soir témoigne de votre réflexion en ce sens.
Aujourd’hui, l’application des nouvelles technologies
à la vie politique est encore l’expression d’un
choix, d’une volonté. Demain, il n’en ira plus
ainsi. Il est en effet impossible d’ignorer le paradigme
organisationnel de l’époque dans laquelle nous vivons.
Cette époque, c’est celle des réseaux !
Prenez l’exemple du site web de cet élu à
la Chambre des communes, en Grande-Bretagne : sa page d’accueil
n’est qu’invitation à dialoguer et interagir
avec lui. Ce cas est encore l’exception, mais lorsque internet
sera devenu d’usage courant dans la vie politique –
par exemple pour permettre aux électeurs d’être
en contact avec leur député ou, comme chez André
Santini, à Issy-les-Moulineaux, pour permettre aux internautes
de poser des questions lors des séances du conseil municipal
– la pression montera pour que soient offerte sur le web
des actes officiels. Dès lors, la boîte de Pandore
sera ouverte !
Il est préférable d’accompagner les changements,
plutôt que des les subir. C’est là toute la
philosophie de la démarche volontariste que nous suivons
en Suisse et à Genève.
Il ne suffit cependant pas de transférer nos applications
et nos modes de faire dans ce nouvel univers ; il nous faut encore
gagner la confiance du corps électoral pour donner une
légitimité au vote en ligne.
A cet égard, il est essentiel que le système de
vote électronique soit propriété de l’Etat.
A Genève, nous avons rédigé un cahier des
charges basé sur la loi électorale. Nous y avons
spécifié que nous serions propriétaires de
l’application. Les deux entreprises que nous avons mandatées,
dont une start-up locale, ont travaillé sur notre concept
et sous notre supervision.
Les serveurs sont dans nos locaux, dans une salle blindée
au sous-sol de l’hôtel de police. Nous contrôlons
tous les accès physiques et logiques aux machines et aux
programmes. Nous donnons un accès à la commission
électorale, composée de représentants des
partis politiques, afin de garantir le même contrôle
démocratique que pour les autres modes de scrutin.
La commission peut mandater des spécialistes pour contrôler
notre application, dont le code-source est également consultable
par les électeurs genevois.
Fort de notre droit de propriété, nous avons ordonné
notamment des audits de sécurité et des tentatives
de hacking éthique, afin d’améliorer le système.
Cela me permet de vous dire ce soir en confiance que de l’avis
de nombreux spécialistes, cette solution est largement
plus sûre que les solutions d’eBanking. En outre,
tout y est dédoublé, serveurs, bases de données,
firewalls, etc.
Ce système, nous l’avons voulu sûr, mais simple.
L’enjeu est d’ouvrir l’accès du vote
électronique au plus grand nombre pour en faire un outil
démocratique. C’est ainsi qu’une ligne téléphonique
d’assistance est ouverte sept jours sur sept durant les
scrutins et que nous avons organisé des stands dans des
centres commerciaux et les mairies, afin de permettre au public
de nous poser directement des questions et de découvrir
le fonctionnement du système.
Pour les électeurs, la carte de vote, introduite il y a
dix ans, reste l’élément central du vote.
Nous y avons simplement ajouté les identifiants spécifiques
à internet. Vous recevez cette carte par poste et choisissez
celui des trois modes de scrutin qui vous convient le mieux.
Parcourons ensemble la procédure de vote :
Après avoir saisi l’adresse du site de vote dans
votre navigateur, vous devez introduire votre numéro de
carte de vote. Ces 16 chiffres nous permettent de coder différentes
informations, dont votre commune électorale, afin de vous
présenter le bulletin de vote idoine. Les 16 chiffres filtrent
également les intrus : la probabilité de trouver
au hasard un numéro existant est d’un sur 5 milliards.
Vous devez ensuite confirmer avoir pris note des sanctions pénales
pour fraude.
Vous recevez alors le bulletin de vote électronique, que
vous pouvez corriger si vous le souhaitez.
Le bulletin vous revient pour que vous confirmiez vos choix. C’est
ici que nous vérifions votre identité grâce
au code caché sur votre carte de vote, à votre date
de naissance et votre commune d’origine. Ces éléments
empêchent qu’une tierce personne ne vote pour vous,
même si elle possédait votre carte de vote.
La confirmation de l’enregistrement de votre vote s’affiche
à l’écran. Vous pouvez rappeler cette confirmation
à tout moment en revenant sur le site de vote et en y introduisant
à nouveau votre numéro de carte électorale.
l’existence d’un registre électoral informatisé
et commun aux trois modes de scrutin nous permet d’empêcher
que vous ne votiez plusieurs fois. Dès qu’un vote
est enregistré sous votre numéro d’électeur,
il vous devient impossible de placer un second vote, quel que
soit le canal choisi.
Le registre électoral et l’urne électronique
ne sont cependant pas connectés et votre anonymat est préservé.
En outre, l’ordre dans lequel les bulletins électroniques
sont lus n’est pas celui d’arrivée dans le
serveur. Il est ainsi impossible de remonter d’un suffrage
à un électeur sur la base de l’ordre d’enregistrement
du suffrage.
Je vous invite dans le cadre du scrutin en cours à voter
vous aussi sur notre système. J’ai amené avec
moi 200 cartes de vote qui vous donneront accès à
l’urne de test que nous utilisons pour vérifier le
bon fonctionnement du système. Ces cartes sont libellées
au nom de Madame, Mademoiselle ou Monsieur Cybercitoyen.
Notez que la date de naissance que vous devrez donner pour vous
authentifier est le 1er janvier 1985. Selon que vous soyez Madame,
Mademoiselle ou Monsieur Cybercitoyen, votre commune d’origine
sera respectivement celle de Genève, Troinex ou Aire-la-Ville.
Ces indications figurent à la main cartes de vote que vous
trouverez dans cette salle.
Le vote par internet offre plus de sécurité que
le vote postal pour quatre raisons :
Les huit scrutins électroniques que nous avons organisés
à ce jour, avec le scrutin en cours, sont des référendums.
Nous n’avons pas abordé les élections. Techniquement,
il suffirait d’une adaptation de l’interface et du
logiciel de comptage des suffrages pour le faire.
Le vote référendaire en ligne n’affecte pas
les corps constitués. En revanche, modifier le système
d’élection c’est risquer la censure des élus
qui, à l’instar de tous les humains, abhorrent les
sauts dans l’inconnu. Nous avons donc choisi la voie d’une
implémentation progressive du vote électronique.
Faut-il en conclure que nul n’est prophète en son
pays ? Disons que l’audace a des limites dictées
par la sagesse et l’expérience et rappelons le proverbe
qui veut que patience et longueur de temps font plus que force
ni que rage !
Quelques mots des expériences que nous avons faites à
ce jour. Quelle que soit la participation totale au scrutin, la
part des votes en ligne s’établit régulièrement
entre 20% et 25% des suffrages exprimés. Nous avons d’emblée
gagné la faveur de près d’un votant sur quatre
et, fait plus important, quatre-vingt-dix pourcents des personnes
qui ont voté en ligne restent fidèles à ce
système.
Cela est particulièrement important si l’on songe
que 5% à 10% des utilisateurs du système ne votaient
pas auparavant. Nous pouvons donc légitimement estimer
qu’à terme, le vote électronique augmentera
la participation.
Des études conduites à notre demande par l’université
de Genève nous ont permis de mieux appréhender le
visage des utilisateurs du vote électronique.
Les deux modes de vote à distance, le vote postal et le
vote par internet, ne se superposent pas, ils se complètent.
En effet, la distribution des suffrages dans le temps est différente
selon le canal choisi. Les votes électroniques sont nettement
plus nombreux lors de la dernière semaine du scrutin, alors
que les votes postaux montent progressivement en puissance. Les
internautes attendent plus longtemps, comme s’ils étaient
plus hésitants ou plus intéressés aux débats
préélectoraux.
Les personnes de plus de 60 ans représentent 5% à
6% de la population, mais 10% à 15% des votants. A l’inverse,
les jeunes de moins de 30 ans forment 10% de la population, mais
seulement 5% des votants. Avec internet, nous sommes parvenus
à remonter la proportion des jeunes votants à leur
poids démographique réel, soit 10%.
L’existence d’un fossé digital au sein de la
population, qui se traduirait notamment par l’inégalité
des hommes et des femmes devant les nouvelles technologies, n’est
pas confirmée. La proportion de femmes parmi les utilisateurs
du vote en ligne et dans la population est la même. Il n’y
a pas de déficit féminin.
Dans tous les scrutins conduits à ce jour, les utilisateurs
du vote par internet ont voté avec la majorité.
Ce mode de scrutin est neutre quant aux résultats, mais
il accroît la légitimité des référendums
en élargissant la base des électeurs actifs.
En outre, sur la base d’un sondage représentatif,
nous avons constaté que les utilisateurs du vote électronique
se recrutaient de manière sensiblement égale dans
tous les partis politiques. L’extension aux élections
du scrutin électronique ne devrait pas modifier les équilibres
politiques.
Je voudrais aussi rappeler que le vote électronique fait
désormais l’objet d’une base légale
en droit international, depuis l’adoption en septembre dernier
par le comité des ministres du Conseil de l’Europe
d’un ensemble de recommandations techniques et légales.
Avec elles, le vote électronique est entré dans
l’âge de raison.
A cet égard, la consultation en ligne que nous avons organisée
l’automne dernier pour le compte du Conseil de l’Europe
a montré que notre système était également
adapté au vote des Suisses de l’étranger.
82 écoles réparties dans 25 pays tels l’Allemagne,
la Bulgarie, La Croatie, Chypre ou l’Ukraine, ont participé
sans le moindre problème à cette consultation.
J’aimerai conclure par un mot, un mot de six lettres, le
mot plaise, p-l-a-i-s-e. Ce mot, c’est l’acronyme
des sept règles d’or du vote électronique,
telles qu’elles m’apparaissent au travers de l’expérience
genevoise :