Je vous remercie d'associer par ma présence le Conseil d'Etat de la République et Canton de Genève à l'inauguration du buste rappelant la mémoire de l'ancien Président de la République de l'Equateur, Monsieur Eloy Alfaro.
Je
vois dans l'inauguration de ce monument, bien qu'avec quelque audace je
vous l'accorde, un symbole qui souligne certaines analogies entre l'histoire
de Genève et celle, bien lointaine pour nous autres Genevois, de
l'Equateur.
Tout au long de leur histoire, les Genevois ont lutté pour affirmer leur indépendance face à de puissants voisins. Genève fut très tôt l'enjeu de confrontations mettant aux prises l'évêque, les comtes de Genève, puis la Maison de Savoie.
Notre cité eut ensuite à subir les contrecoups des guerres de Bourgogne avant d'amorcer un rapprochement spectaculaire avec les cantons suisses dès 1519. Ce fut l'époque des premiers martyrs de l'indépendance genevoise. Ces péripéties aboutirent progressivement à la transformation des institutions politiques de notre république puis à l'abolition de la tutelle épiscopale. Enfin, l'avènement de la Réforme protestante symbolisa pour les Genevois leur émancipation politique et religieuse. Elle se traduit par de nouvelles alliances et par une suite de confrontations armées victorieuses face à leurs ennemis héréditaires.
A cette époque héroïque succéda le souffle de l'idéal démocratique avec l'arrivée au pouvoir d'hommes nouveaux, dont l'oeuvre fut marquée de siècle en siècle par un amour passionné de la liberté. Je veux parler d'hommes de la trempe de Michel Roset au 17ème siècle ou de Pierre Fatio au 18ème siècle, sans omettre les grandes figures de Jean-Jacques Rousseau, François d'Ivernois ou, plus près de nous, James Fazy.
Même si la comparaison peut paraître osée, vous me permettrez de voir dans ce rappel historique quelques analogies avec la personnalité du Président Eloy Alfaro. Son cheminement politique et son engagement personnel inébranlable envers la reconnaissance des droits des plus faibles me paraissent être représentatifs des mêmes aspirations à la liberté que celles des citoyens genevois dont je viens d'évoquer la mémoire.
Le Président Eloy Alfaro fut un patriote dont l'action marqua profondément l'histoire de l'Amérique latine en général et celle de l'Equateur en particulier. Né le 25 juin 1842 à Montecristi, province de Manabie, il se lança très tôt dans l'action politique et dans la lutte armée à l'encontre du Pouvoir autoritaire et des forces conservatrices. L'échec provisoire de son action le contraignit à l'exil au Panama. Alfaro se reconvertit alors dans diverses activités économiques, dont celle de la confection des célèbres "Chapeaux de Panama". Cette industrie florissante allait lui permettre de doter ses partisans d'un soutien économique incomparable.
En 1875, suite à de nouveaux troubles politiques, Eloy Alfaro retourne en Equateur et plaide pour la création d'une Convention nationale. Sa démarche échoue, il s'en suit une nouvelle guerre civile qui le contraint une fois encore à l'exil. Après plusieurs tentatives, Eloy Alfaro revient pourtant au pays en 1882. Sa situation est cependant fragile. Il ne survivra politiquement pas aux luttes fratricides que se livrent pendant plus de 10 ans les factions qui se disputent le pouvoir. Eloy Alfaro ne baisse pourtant pas les bras. Sans relâche, il met ses idées et son énergie au service de ce qu'il appelle la révolution libérale. Ses efforts seront enfin couronnés de succès et il arrivera à Quito le 4 septembre 1895 sous les acclamations du peuple. Ce sera le début de sa carrière en tant que chef de l'Etat.
Il jette les bases d'un pays plus libre et plus juste. Sous son impulsion, la population recevra un certain nombre de droits démocratiques, dont le droit à la liberté d'expression et le droit à l'éducation laïque. Par ailleurs, le rôle de la femme dans la société sera reconnu.
Durant son mandat présidentiel, Eloy Alfaro favorise également le développement économique du pays et se lance dans d'importants travaux d'infrastructure dont par exemple la construction du chemin de fer reliant Guayaquil à Quito. Visionnaire, il prend un certain nombre de dispositions visant à préserver le mode de vie des peuples indigènes. Il est également à l'origine du Conservatoire national de musique et favorise l'épanouissement des arts.
Jusqu'à sa mort, le 28 janvier 1912, Eloy Alfaro restera un homme généreux et accessible à tous. Un homme qui aura à coeur de lutter sans cesse contre la pauvreté. Son uvre a profondément marqué l'histoire de l'Equateur et celle de l'Amérique latine. Elle reste présente dans l'esprit du peuple équatorien et de tous les latinos-américains.
Vargas Vila, célèbre personnage latino-américain, disait : "Alfaro a toujours été généreux face à la cruauté; noble face à la rancoeur; grand face à la bassesse; il a fait du pardon un système; de l'oubli une loi; de la clémence une politique. Alfaro sentait qu'il avait au plus profond de lui le don de miséricorde."
En cette année qui voit la communauté internationale célébrer à Genève le 50ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, je tiens, au nom des autorités genevoises, à remercier les autorités de l'Equateur d'avoir pris l'initiative de rappeler quelle fut la contribution essentielle du Président Eloy Alfaro en faveur de la justice sociale et de la promotion des droits de la personne humaine. C'est le sens de l'inauguration qui nous réunit aujourd'hui.
Jean-Jacques Rousseau, dans un texte posthume publié en 1782, écrivait :
"Tant que l'amour de la patrie et de la liberté brûlera dans les coeurs, il ne vous garantira pas peut-être d'un joug passager, mais tôt ou tard, il fera son explosion, secouera le joug et vous rendra libres."
Je vois dans cette adresse une grande et belle similitude avec la vie et l'oeuvre d'Eloy Alfaro.
José Vargas, ilustre personaje latinoamericano, recuerda que "Alfaro fue siempre generoso frente la cruelda, noble frente al rencor, grande frente a la bajeza; hizo del perd'on un sistema, del olvido una ley, de la clemencia una política. Alfaro sentía en lo más profundo de sus entrañas que tenía el don de la misericordia".
Este año la Comunidad Internacional celebra en Ginebra el 50º Aniversario de la Declaración Universal de los Derechos Humanos. En esta oportunidad y, en nombre de las autoridades de Ginebra, deseo dar las gracias al Gobierno del Ecuador por haber tomado la iniciativa de recordar la contribución esencial del Presidente Eloy Alfaro, a lo largo de su vida, en beneficio de la justicia social y de la promoción de los derechos de la persona.
Considerando la vida y obra de Eloy Alfaro, no puedo dejar de pensar
en las palabras de Jean-Jacques Rousseau, quien en un texto publicado
póstumamente en 1782 recordaba
que :
"Mientras el amor a la patria y a la libertad arda en nuestros corazones, tal vez éste no nos libre de un yugo pasajero, pero tarde o temprano hará su explosión, sacudirá eseyugo y nos volverá libres".
Gérard Ramseyer
Président du Conseil dEtat