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Feuille d'Avis Officielle du 23.05.2001

Baptême du train « Annemarie Schwarzenbach »

Message de Monsieur le conseiller d’Etat Laurent Moutinot lors du baptême du train « Annemarie Schwarzenbach » à la Gare de Cornavin à l’occasion de l’inauguration nationale du Festival Science et Cité.

Laurent Moutinot, Conseiller d'EtatJ'ai l'honneur aujourd'hui de devenir le parrain d'une filleule révoltée. Je te promets mon affection et mon soutien, Annemarie Schwarzenbach. Tu vivais à 200 km/h. Tu aimais l'alcool. Tu consommais des stupéfiants. Tu t'habillais de manière excentrique. Tu étais bisexuelle avec une préférence pour les femmes. Tu voulais tout connaître. Tu as voyagé au bout de la terre. Tu écrivais pour vivre : « Wirklich ich lebe nur wenn ich schreibe ». Voyage au bout de coeur et de la tête.

Tu dois bien rire d'entendre un austère conseiller d'Etat calviniste et socialiste faire ton éloge!
Tu dois bien rire, toi la révoltée, que les CFF, entreprise si sérieuse, aient donné ton nom à un train ! Alors que les membres les plus respectables de ta famille n'ont pas eu droit à un tel honneur.

Je tire plusieurs leçons de ce baptême paradoxal :

Nous avons besoin de prophètes, de révoltés, de marginaux qui nous dérangent, qui repoussent les limites et explorent les recoins les plus cachés de notre monde et de notre conscience. A travers toi, ce sont tous les moutons noirs, tous les paumés qui sont réhabilités.

Tu vas maintenant rester sur les rails, bien rigides, des CFF, non pas parce que tu t'es assagie mais parce que nous reconnaissons, après Erasme, la nécessité de faire l'éloge de la folie.

Tu as été rejetée et aujourd'hui tu retrouves ta place, tout comme le train a été rejeté par l'ère de l'automobile et qu'il retrouve aujourd'hui sa place et son rôle dans notre politique des transports.

Tu nous rappelles que si le train est un merveilleux moyen de transport, sûr, rapide, économique, écologique, c'est aussi un lieu de rêverie, de rencontre, de voyage, de découverte.

Les voyageuses et voyageurs qui emprunteront ce train se laisseront aller au rythme de ses roues et des pensées que tu livres à leur réflexion :

« Die Sehnsucht nach den Absoluten ist ja wohl der eigentliche Antrieb jedes echten Reisenden »1.

Laurent Moutinot
Conseiller d'Etat

1 La nostalgie de l’absolu est le véritable moteur du vrai voyageur.



Annemarie Schwarzenbach, journaliste, voyageuse

Elle conduisait vite, buvait trop d'alcool et consommait de la morphine. Annemarie Schwarzenbach était une provocation vivante dans la Suisse des années trente. Elle s'habillait comme un homme, se coiffait à la Jeanne d'Arc et aimait les femmes. Elle appartenait à une famille de gros industriels. Sa mère, une Wille-Bismarck, était fille de général. II a fallu attendre ces quinze dernières années pour que la littérature découvre Annemarie Schwarzenbach, infatigable voyageuse et femme de lettres.

Résistance et acquiescement - cette double empreinte a marqué l'existence d'Annemarie Schwarzenbach, dont l'oeuvre est aussi complexe que la personnalité. Elle frappe, dans la littérature suisse d'alors, par la précision moderne de la langue et par l'ouverture au monde des thèmes abordés, reflets de l'époque troublée. Des reportages (avec photos) socialement critiques et des récits de voyage restituant des atmosphères du monde entier témoignent de l'envergure et de la richesse intellectuelles de leur auteur. Les doutes personnels et la recherche qui plonge jusqu'au plus profond de soi s'expriment dans les personnages de ces textes: habités par l'inquiétude et le questionnement, souvent nomades, cherchant l'amour pour aboutir à l'échec, et finalement seuls. Dans la Nouvelle lyrique (1933, trad. 1991), narration précoce, quoique masquée, de l'amour lesbien, la langue simple, fluide et paisible contraste avec la nervosité de l'amour malheureux. Les récits réunis sous le titre Orient exils (édition posthume 1989, trad. 1994) décrivent avec concision et mélancolie les difficultés des Européens en Orient. Dans La Vallée heureuse (1940, trad. 1991), les grands espaces et le dépaysement de la Perse, source d'angoisse, symbolisent le désarroi existentiel de l'homme.

L'inquiétude et le doute contenus dans cette oeuvre trouvent leurs racines dans l'histoire d'une vie. Née le 23 mai 1908 à Zurich, Annemarie Schwarzenbach grandit dans un milieu à la fois militaire et cultivé, sur le domaine du Bocken près de Horgen. Elle est très attachée à sa mère, qui exerce une domination masculine sur la maisonnée et, dans beaucoup de domaines, élève sa fille comme un garçon. Celle-ci a des précepteurs, prend des cours de piano et d'équitation. Elle obtient un doctorat d'histoire à 23 ans. A partir de 1930, elle se lie d'une amitié forte avec Klaus et Erika Mann. En 1931, elle publie son premier livre. Jusqu'en 1933, elle fait des séjours à Berlin; elle goûte pour la première fois à la morphine. Avec Klaus Mann, qu'elle aide aussi financièrement, elle fonde en 1933 un journal de l'exil, Die Sammlung. Elle se met à travailler, entre 1933 et 1935, comme journaliste et photographe pendant ses voyages en Espagne (avec la photographe Marianne Breslauer) et en Asie du Sud-Ouest. Les vives tensions entre Annemarie Schwarzenbach et sa famille conduisent la jeune femme à une tentative de suicide en 1935. Elle est brièvement mariée, à Téhéran, avec le diplomate français Claude Clarac. De 1936 à 1938, elle parcourt les Etats-Unis, l'Allemagne, les pays baltes, l'Union soviétique, la Suède, l'Autriche et la Tchécoslovaquie pour y faire des reportages avec photos. Le 6 juin 1939, elle part en voiture avec l'écrivain suisse Ella Maillart jusqu'en Afghanistan, où la déclaration de guerre les surprend. En janvier 1940, Annemarie Schwarzenbach revient en Europe. Elle fait un séjour en 1940-1941 aux Etats-Unis, où elle se lie d'amitié avec l'écrivain américaine Carson McCullers et, après avoir craqué nerveusement, elle fréquente plusieurs cliniques psychiatriques. De retour en Suisse au début de 1941, elle repart au Congo belge, d'où elle revient en été 1942 en passant par le Portugal, l'Espagne et le Maroc.

Le 15 novembre 1942, Annemarie Scharzenbach meurt des suites d'un accident de vélo, à Sils en Engadine.

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