Ecusson de la République et du canton de Genève


REPUBLIQUE
ET CANTON
DE GENEVE

Changer la couleur des liensDiminuer la taille du texteAugmenter la taille du texteImprimer la pageContactez-nousPlan du siteFoire aux questions Conditions d'utilisation

Recherchez dans:

Recherche avancée

ge.ch Démarches en ligne Organisation Thèmes Chemin de vie  
 
Ge.ch > Thèmes > Etat > FAO > Archives > 2002 > 04.10.2002

Feuille d'Avis Officielle du 04.10.2002

Elie Ducommun, homme politique et Prix Nobel de la Paix 1902

Discours de Monsieur Bernard Lescaze, premier Vice-président du Grand Conseil, lors de l'inauguration du buste d'Elie Ducommun à la Promenade de Saint-Jean.

Bernard Lescaze, premier Vice-président du Grand  ConseilRares sont les députés au Grand Conseil de Genève qui peuvent espérer recevoir un jour le Prix Nobel de la Paix, comme Elie Ducommun, ou une statue équestre, comme le Général Dufour. De tels honneurs sont généralement rendus à des activités extra-parlementaires. Pourtant, le député radical Elie Ducommun a sans doute posé les premiers jalons d'une carrière brillante, au Grand Conseil de Genève. Elu député à l'âge de 25 ans, grâce à l'appui de James Fazy dont il est un proche collaborateur, notamment à la Revue de Genève, Elie Ducommun va se révéler, durant ses années de mandat, soit, à l'époque, trois législatures, comme un député actif, intervenant sur de nombreux sujets.

Il était alors moins facile d'intervenir dans les débats parlementaires qu'aujourd'hui car avant d'être écouté, il fallait être entendu. L'absence de micro réduisait opportunément au silence certains bavards. Malgré la minceur du Mémorial d'alors, le nom de Ducommun revient à de nombreuses reprises. Il avait d'ailleurs une belle réputation d'orateur, à la fin de sa vie. Le député genevois pouvait déjà proposer des projets de loi, prérogative presque unique en Suisse encore à l'heure actuelle. En revanche, si son mandat ne durait que deux ans, ses décisions n'étaient pas soumises à référendum. James Fazy était partisan de la démocratie représentative, en digne héritier du siècle des Lumières.

Benjamin du Grand Conseil, Elie Ducommun sera successivement désigné comme vice-secrétaire puis secrétaire, faisant ainsi partie du Bureau. Tout en organisant le travail parlementaire, le Bureau détenait une compétence importante qu'il a aujourd'hui perdue. Il lui revenait de désigner les membres des commissions parlementaires ad hoc pour l'étude de projets de lois, en un temps où il n'existait pas de commissions permanentes et où les commissions étaient souvent réduites à cinq membres. C'est dire la confiance dont ses amis politiques faisaient preuve à son égard. Un témoignage supplémentaire en est donné par son accession, en juillet 1862, à la charge de chancelier d'Etat, où il succède à Marc Viridet qui occupait le poste depuis 1847. Elie Ducommun est donc le deuxième chancelier d'Etat depuis la constitution de 1847 et le restera jusqu'aux élections du Conseil d'Etat du 12 novembre 1865 qui ont vu la majorité changer. A noter que son mentor, James Fazy, après deux échecs électoraux, quitte le Grand Conseil en septembre 1865 pour quelques années. Elie Ducommun achèvera son dernier mandat en 1866 avant de poursuivre sa carrière comme journaliste à Delémont, puis à Berne, comme traducteur et secrétaire général du Jura-Simplon.

On pouvait alors cumuler les fonctions de chancelier et de député comme celles de conseiller d'Etat et de député, un peu comme au Parlement britannique, voire de juge et de député. Ce qui nous paraît une anomalie semblait alors parfaitement acceptable. Preuve que la séparation des pouvoirs souffre bien des interprétations. Comme d'ailleurs, à la même époque, le suffrage universel qui n'est dévolu qu'à la moitié mâle de la population. Il convient ici de relever qu'Elie Ducommun a toujours été très féministe, comme le prouvent les articles qu'il fait publier dans le journal Les Etats-Unis d'Europe, son amitié avec de grandes figures du féminisme et le soutien sans faille des milieux féministes, à la fin du siècle, à sa candidature au prix Nobel.

Buste d'Elie Ducommun. Photo D. Winteregg.Dans son activité parlementaire, Elie Ducommun se montre plus pragmatique. Il intervient aussi bien sur la nécessité de construire rapidement le chemin de fer en direction d'Annecy qu'en faveur de la construction du pont du Mont-Blanc, en août 1860, projet dont il est rapporteur. Des sujets plus modestes le retiennent aussi comme l'imposition des voitures de luxe à ressorts, qui donne lieu à un savoureux débat sur le luxe au Grand Conseil, ou l'enlèvement des plaques de bronze de la fontaine de l'Escalade au bas de la rue de la Cité. On est en pleine affaire de la Savoie : il s'agit de ne pas froisser les Savoisiens qui souhaitent devenir Suisses ! Il intervient aussi en faveur de l'enseignement de l'histoire nationale à tous les degrés, du primaire à l'Université, ainsi qu'en faveur de la création d'un cours de droit constitutionnel et républicain !

Il n'existe pas de caisse de pension pour les fonctionnaires. Lors de chaque départ à la retraite, le Conseil d'Etat soumet au Grand Conseil un projet de loi, qu'il s'agisse d'un agent de police, d'un instituteur ou du chancelier. Elie Ducommun intervient souvent en faveur du futur retraité qui fait valoir ses droits à la retraite après de nombreuses années de service (53 ans dans un cas) et suggère parfois une augmentation de la pension. Surtout, il réclame la création d'une caisse de retraite afin que le problème soit réglé de manière globale. Il se montre donc particulièrement social, de même qu'il souhaite une réglementation stricte des conditions à imposer aux compagnies d'assurances.

Sa position heurte celle défendue par les démocrates, adversaires des radicaux. Tant A. Turrettini, frère du procureur général, que de Candolle attaquent violemment Elie Ducommun et se plaignent que sa position soit incompatible avec sa fonction de chancelier. Le député de Candolle s'écrie même : " Je regrette que la proposition de M. Ducommun comme député exprime une opinion tout autre que celle de M. le chancelier Ducommun " (janvier 1865).

On le voit, bien des aspects du combat parlementaire d'Elie Ducommun sont encore aujourd'hui d'actualité. Il en va de même des rapports entre la Ville et l'Etat dont les majorités divergeaient. Ducommun intervint avec énergie au Grand Conseil pour que le produit de la taxe municipale octroyée à la Ville par le Grand Conseil pour des travaux d'utilité publique soit effectivement employée à cet usage et non gaspillée pour d'autres projets moins utiles. Il regrette que la Ville ait abusé le Grand Conseil en prélevant un montant plus important que prévu, au moment où les rivalités entre Ville et canton semblaient " sur le point de s'affaiblir ". Comme le dit Fazy dans le même débat : "Nous avons le boulet de la Ville attaché au canton ". Ces débats, ces projets ont du moins le mérite de montrer que certaines situations sont récurrentes et que tout est relatif.

La carrière parlementaire genevoise d'Elie Ducommun, relativement brève - mais il sera aussi dix ans député au Grand Conseil de Berne - montre un jeune homme fidèle à son parti, actif, curieux de tout. Au fond, un excellent député à qui il convient, en conclusion, de donner la parole. Sans grand effet de manche, comment ne pas approuver Elie Ducommun lorsqu'il s'écrie : " L'Etat est là pour être prévoyant non pas pour les citoyens pris individuellement, mais pour les citoyens en général ".

Bernard Lescaze
Premier Vice-président du Grand Conseil



Allocution de Monsieur Robert Hensler, chancelier d'Etat, lors de l'inauguration du buste d'Elie Ducommun à la Promenade de Saint-Jean.

Robert Hensler, chancelier d'EtatCette journée mondiale de la paix est la première que notre pays vit en tant que membre de plein droit des Nations Unies. A ce titre, c'est pour moi une journée particulière et la mémoire d'Elie Ducommun y a sa place.

Trois des quatre premiers prix Nobel de la Paix ont été attribués à des Suisses : Henry Dunant en 1901 - prix partagé avec Frédéric Passy, un Français ; Elie Ducommun et Charles Alfred Gobat en 1902. C'est dire si nos compatriotes ont été des pionniers dans la création d'organisations internationales destinées à atténuer les souffrances des victimes des guerres et à préserver la paix. Elie Ducommun, membre fondateur de la Ligue de la paix et de la liberté en 1867, a été en 1891 le premier secrétaire général du Bureau international de la paix.

Les Nations Unies sont les héritières de ces efforts. Elles sont la traduction contemporaine de la vision qu'ont eue Elie Ducommun et ses co-lauréats il y a plus d'un siècle. A ce titre, le hasard qui a fait coïncider le centenaire du prix attribué à Elie Ducommun et l'entrée de la Suisse à l'ONU est riche de sens.

Le parcours de ce fils d'horloger, devenu député au Grand Conseil genevois, puis au Grand Conseil bernois, de ce journaliste nommé chancelier d'Etat à Genève, de ce traducteur attitré des Chambres fédérales élu administrateur de la ligne de chemin de fer Jura-Simplon, de cet écrivain devenant membre fondateur de plusieurs sociétés et organisations internationales, montre une formidable capacité à passer du secteur public au secteur privé, du plan cantonal au plan national et de ce dernier au plan international.

Seule une personnalité hors du commun pouvait se créer un destin aussi riche. Mais le parcours d'Elie Ducommun témoigne aussi d'une Suisse que le monde n'effrayait pas, d'une Suisse dynamique, active, ouverte, créatrice, une Suisse sur les acquis de laquelle nous vivons encore en partie. C'est en effet aux Henry Dunant et aux Elie Ducommun que nous sommes redevables de la présence à Genève des organisations internationales qui donnent à notre canton un rayonnement qu'il ne saurait avoir seul et à notre pays un rôle qu'il ne saurait plus se créer.

Nous célébrons le lauréat du prix Nobel, mais je souhaite aussi rendre hommage en Elie Ducommun au représentant de la génération qui a bâti la Suisse moderne, sans préjugés et sans craintes. Puisse cette génération nous inspirer à l'heure où le monde s'est remis en marche et nous impose d'évoluer.

A un siècle de distance, le prix Nobel de la Paix a honoré cette année une personnalité qui a passé une partie de ses années de formation à Genève, une personnalité qui se trouve être le Secrétaire général des Nations Unies. J'y vois une reconnaissance du travail des pionniers que furent Elie Ducommun et ses compagnons dans le combat pour la paix, ainsi qu'une preuve du rôle que Genève occupe aujourd'hui encore comme rassembleuse de bonnes volontés et d'esprits éclairés.

Robert Hensler
Chancelier d'Etat