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Feuille d'Avis Officielle du 21.07.2003

Le Traité de Saint-Julien, du 11/21* juillet 1603: un bel anniversaire transfrontalier

Depuis quatre cents ans, les Genevois célèbrent l'anniversaire de l'Escalade comme d'une belle victoire militaire. Inutile de dire que la perception de l'événement n'est pas la même chez nos voisins savoyards, qui préfèrent célébrer la paix, signée à Saint-Julien, après d'infinies difficultés, huit mois après la fameuse nuit, le 21 juillet 1603 dans le calendrier grégorien.

Le Traité de Saint-Julien, signé en 1603. Photo Archives d'EtatEn effet, pour les campagnes entourant Genève, surtout dans le Genevois sur les rives gauches de l'Arve et du Rhône, les mois qui suivirent l'échec de l'Escalade furent une rude épreuve : car les Genevois, forts de leur succès providentiel, voulaient profiter de la réouverture inopinée des hostilités pour tenter de compenser la perte du Pays de Gex et du mandement de Gaillard en arrondissant leur territoire de ce côté. De plus, la présence menaçante dans la région des troupes d'Albigny les forçait, tant pour assurer leur ravitaillement et leur sécurité que pour soutenir la diplomatie par la guerre, à faire des sorties armées et à ramener du butin : tout cela, évidemment, aux dépens des populations civiles, dont les souffrances ont été évoquées par plusieurs historiens.

Comme on le sait, la réouverture des hostilités par le duc de Savoie ne faisait l'affaire de personne, sauf peut-être des va-t-en-guerre genevois. Les puissances catholiques, le pape, le roi d'Espagne, les cantons suisses catholiques, désapprouvaient au minimum l'échec de l'opération, contraire au droit de la guerre et au droit des gens. L'ex-protestant Henri IV, engagé par les traités à assurer la protection de Genève, était au moins moralement tenu de fournir des troupes et des subventions en argent à cette fin ; mais il avait espéré, par les traités conclus au cours des années précédentes, avoir les mains libres du côté de la Savoie pour s'attaquer au problème des Pays-Bas espagnols. Quant aux Suisses, fragilisés depuis des décennies par les conflits confessionnels, ils redoutaient une généralisation de la guerre aux frontières de la Confédération, guerre dans laquelle ils risquaient d'être entraînés au vu des alliances de Berne et Zurich avec Genève, et des cantons catholiques avec le duc de Savoie. Quant à ce dernier, il était obsédé par son objectif de recouvrer ses droits sur Genève, historiques ou prétendus, et n'entendait pas traiter d'une paix sur pied d'égalité avec les Genevois qu'il considérait comme des sujets rebelles.

Détail des sceaux du Traité de Saint-Julien. Photo Archives d'EtatC'est ainsi qu'après un premier échec des négociations entre Genève et les députés du duc de Savoie, échec dû à l'intransigeance des uns et des autres, il fallut recourir à la médiation des cinq cantons de Glaris, Bâle, Soleure, Schaffhouse et Appenzell, qui n'avaient d'alliance avec aucune des parties en présence. Fortement encouragés par l'ambassadeur de la Couronne de France auprès des Cantons suisses, les onze députés, choisis parmi les principaux magistrats de ces cinq cantons, négocièrent durement, pendant plusieurs semaines, avec les représentants du duc de Savoie, pour aboutir à cette paix, dont le résultat le plus concret fut la cessation des hostilités, l'engagement du duc de Savoie à ne pas entretenir de troupes armées à moins de quatre lieues de Genève, et surtout la liberté du commerce à l'exception du sel dans tous les Etats de la Maison de Savoie, clause absolument vitale pour toute la région. Mais sur le plan territorial, les Genevois ne gagnèrent rien, et l'on en resta au statu quo ante bellum.

Sans doute est-il excessif de parler de quatre siècles de paix, si l'on songe que le duc de Savoie avait signé le traité à contre-cœur, qu'il y eut d'autres projets d'escalade ou d'invasion, et que Son Altesse finit par répudier unilatéralement le traité en 1668. Néanmoins, on doit saluer le très remarquable travail des négociateurs suisses en faveur de la paix. Et il est bon de fêter aujourd'hui la réconciliation avec nos voisins de Haute-Savoie. A l'initiative de la commune de Saint-Julien, à laquelle se sont joints la Société d'histoire " La Salévienne ", l'Association 1603, présidée par Monsieur Bernard Lescaze, historien et président du Grand Conseil de la République et canton de Genève, les Archives d'Etat de Genève, la Ville de Genève et d'autres communes de part et d'autre de la frontière, des études et des recherches historiques ont été entreprises, des textes inédits, en français et en allemand, ont été exhumés, une exposition a été montée, qui est présentée actuellement à la Bibliothèque de la Cité, des fêtes, une série de conférences ont été organisées ce printemps, clôturées par un colloque scientifique, dont les actes, espère-t-on, seront publiés rapidement. Genève, " ville de paix " malgré les innombrables troubles civils et révolutionnaires qui jalonnent son histoire, se devait de participer à une telle célébration.

Catherine Santschi
Archiviste d'Etat

* Le 11 correspond au calendrier julien, encore en usage chez les protestants jusqu'en 1700. Le 21 correspond à notre calendrier grégorien.