Situé
à deux pas du centre-ville, au cœur d’un quartier qui
fut une banlieue maraîchère jusqu’au XIXe siècle,
l’emplacement avait pourtant été choisi à l’origine
pour son caractère excentré. Comme le reste de l’Europe,
Genève fut en effet victime de nombreuses épidémies
de peste entre le XIVe et le XVIIe siècle. L’hôpital
des Pestiférés (construit en 1469) et le cimetière
qui devait venir l’entourer furent donc établis pour d’évidentes
raisons sanitaires en un lieu où la contagion pouvait être
contenue. C’est ainsi que le cimetière de Plainpalais apparut
en 1482, sur le delta formé par la rencontre de l’Arve et
du Rhône.
Au nord-ouest du quartier de Plainpalais – qui englobait jadis les territoires actuels de la Jonction, des Acacias, des Vernets, de Champel et du Bout-du-Monde – la zone qui nous intéresse est sans conteste le fief des arquebusiers depuis que ceux-ci y établirent leur terrain d’exercice, au début du XVIe siècle.
Ainsi, le nom de Coulouvrenière que portent une rue et un pont dérive de celui des « couleuvriniers », soldats jadis équipés d’une arme très proche de l’arquebuse, un petit canon portatif monté sur un manche en bois appelé « couleuvrine » (ou plus anciennement « coulouvrine »). L’arquebuse a d’ailleurs également sa rue, coupant celle de la Coulouvrenière sur son extrémité est. Le carrefour formé par cette rencontre compte encore un troisième axe associé à l’exercice du tir : la rue du Stand, ouverte en 1860. Deux blocs plus loin en direction de la Jonction, on croise encore la rue du Tir dont l’appellation résume à elle seule l’ancienne vocation du quartier.
Au beau milieu de ces rues aux noms évocateurs, celle des Rois semble détonner quelque peu dans le champ sémantique de l’artillerie. C’est cependant bien aux arquebusiers que l’axe qui héberge notre cimetière doit son nom : au début du XVIe siècle, un arrêté gouvernemental établit en effet que la Compagnie de l’Arquebuse sera désormais dirigée par un « roi ». Etait ainsi désigné comme tel celui des arquebusiers qui aurait réussi le meilleur tir, le « coup du roi ». Le premier d’entre eux fut nommé en 1509 et la coutume s’éteint en 1847, où – démocratie oblige ? – le roi de l’arquebuse fut définitivement remplacé par… un président.
Avant
de devenir le véritable panthéon que nous connaissons aujourd’hui,
le plus ancien cimetière genevois a, comme on l’a dit, d’abord
accueilli les dépouilles des victimes de la peste. Avec la dissolution
des paroisses suburbaines entamée par la Réforme dès
1536, tous les cimetières genevois (à l’exception
de celui de Saint-Gervais, qui subsistera encore jusqu’au XVIIIe
siècle) sont démantelés et celui de Plainpalais reste
le seul en activité pour toute la ville. Les monuments funéraires
n’apparaissent qu’au XIXe siècle, d’où
la faible densité d’occupation de ces 2,8 hectares de terrain.
D’abord réservé aux protestants, le cimetière se voit pourvu d’un champ de repos catholique en 1821, qui sera transféré à Châtelaine trente-deux ans plus tard. En 1869, la Ville devient propriétaire des lieux et en 1876, toute différence confessionnelle pour les inhumations disparaît. Dès 1883, le cimetière limite son accès aux personnes possédant une concession. Le prix de celles-ci y étant particulièrement élevé, les obsèques ordinaires diminuent peu à peu et la coutume s’installe d’enterrer aux Rois magistrats genevois et personnalités en tous genres. Sans dresser un inventaire exhaustif des illustres défunts qui peuplent ce « Père-Lachaise genevois », on ne saurait toutefois manquer d’en évoquer quelques uns.
Parmi eux, la figure qui a le plus marqué Genève, et dont la renommée est sans doute la plus étendue à l’étranger, est celle de Jean Calvin. Le réformateur, fondateur de l’Université de Genève en 1559 sous le nom d’Académie, a été enterré ici en 1564, demandant expressément que l’emplacement de sa tombe ne soit pas marqué... Rodolphe Toepffer, l’inventeur de la bande dessinée, repose également en ces lieux mais aujourd’hui encore, on ignore où est sa tombe ! Une discrète petite dalle signale en revanche la sépulture de Sophie Dostoïevski, la fille du grand écrivain, décédée en 1868 à l’âge de trois mois.
Plus proches de nous, on peut encore mentionner le comédien François Simon (1917-1982), fils du fameux Michel, André Chavanne, réformateur de l’école genevoise à la tête de l’Instruction publique, décédé en 1990, ou Aimée Stauffer-Stitelmann (1925-2004). Condamnée et emprisonnée en 1945 pour avoir aidé des juifs à entrer en Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale, elle avait été la première citoyenne suisse à être réhabilitée dans ce cadre par l’Assemblée fédérale, quelques mois avant sa mort…
Chancellerie d’Etat
En collaboration avec la Direction du patrimoine et des sites et les Archives
d’Etat
La tombe qui reçoit le plus fréquemment des visiteurs depuis le décès de son occupant est celle de Sergio Vieira de Mello (l’envoyé de l’ONU en Irak tué dans un attentat à Bagdad en 2003). Sinon, celles de Jorge Luis Borges et de Calvin sont aussi l’objet de nombreuses visites. Et puis il y a naturellement le rapatriement en mai dernier de la famille de Sellon, qui reposait au cimetière du Petit-Saconnex. Le transfert du caveau familial avec l’inauguration de l’obélisque du Monument de la paix a attiré passablement de monde.
Les dernières tombes à avoir été installées sont celles des de Sellon, dont je viens de vous parler. Sinon, l’hôte le plus récent du cimetière est Mme Edmée « Edy » Eger, qui a rejoint son mari, l’ancien procureur général Jean Eger (1909-1981), début 2006. Avant elle, le dernier ensevelissement en date était celui de M. Sergio Vieira de Mello, Haut-Commissaire aux Droits de l'homme, en 2003.
Le choix de ces personnalités est déterminé par l’article 30, alinéa 3 du règlement des cimetières de la Ville de Genève : ont droit à une concession au cimetière des Rois « les magistrats et les personnalités marquantes, ayant contribué, par leur vie et leur activité, au rayonnement de Genève. La concession doit faire l’objet d’une demande adressée dans chaque cas particulier au Conseil administratif, qui statue souverainement et fixe les conditions auxquelles elle est accordée ».