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Feuille d'Avis Officielle du 25.08.2006

Redécouvrir des sites de la Genève historique

La Maison Tavel - le plus ancien bâtiment d'habitation privé

En longeant la courte rue du Puits-Saint-Pierre, parvenu à la hauteur du numéro 6, on peut avoir l'étrange impression d'être observé. Levant les yeux pour chercher le regard insistant, on découvre alors une dizaine de créatures à la fois mystérieuses et bienveillantes.

La Maison Tavel. Photo Maison Tavel.Vous l'avez compris, il s'agit des dix têtes sculptées ornant la façade de la Maison Tavel, qui, depuis près de sept siècles, veillent sur les passants de la Vieille-Ville. Si leur signification n'est aujourd'hui toujours pas élucidée (portrait des propriétaires de la maison ou références à une oeuvre littéraire médiévale?), les qualités esthétiques et la finesse d'exécution sont indéniables. Personnages féminins et masculins, figures souriantes, empreintes de malice, animaux domestiques ou monstres fantastiques, cet ensemble sculpté constitue un exemple unique et exceptionnel de la statuaire du XIVe siècle à l'échelle régionale.

Maison forte et palais urbain

Cette richesse ne constitue toutefois pas le seul attrait de la Maison Tavel. Bâtiment d'habitation privé le plus ancien conservé à Genève, il est également l'un des plus remarquables spécimen d'architecture civile médiévale de Suisse.

La première construction sur le site remonte probablement au XIIe siècle, comme l'attestent les vastes caves aménagées au sous-sol. Dès la fin du XIIIe siècle, la maison entre en possession de la famille seigneuriale des Tavel. L'incendie de 1334 qui ravagea une bonne partie de la ville haute, de Saint-Germain à la Madeleine, ne l'épargne pas et les cinq années suivantes sont consacrées à sa reconstruction. La bâtisse prend des allures à la fois de maison forte, avec ses deux tourelles d'angle, et de palais urbain. Palais, le terme n'est pas excessif, puisque la demeure est alors considérée comme la plus somptueuse de la ville.

Important rôle politique et social

L'une des têtes présentes sur la façade de la maison. Photo Maison Tavel.En ce milieu de XIVe siècle, le rôle politique et social joué par la famille Tavel au sein de la cité en fait l'une des plus importantes de la Genève épiscopale. Elle a ainsi notamment participé de manière décisive, parfois les armes à la main, aux luttes pour l'émancipation de la tutelle de l'évêque et la constitution de la commune. Les armoiries de la famille, trois aigles en triangle, sont d'ailleurs adoptées par la commune de Bellevue en 1924, en souvenir de la maison forte qu'y possédèrent les Tavel.

Une façade à la couleur si particulière

L'aiglette des armes des Tavel, girouette du XIVe siècle, en cuivre découpé. Photo Maison Tavel.La famille s'éteint au XVe siècle. Au fil des ans, la maison passe aux mains de différents propriétaires: les Calandrini, les Rieu, réfugiés à Genève suite à la révocation de l'Edit de Nantes, puis les Audéoud au début du XXe siècle. Toutes ces familles sont des membres éminents de la haute société genevoise, ayant fait fortune dans le négoce, la banque ou occupant des fonctions politiques comme celle de syndic. Au niveau architectural, les modifications majeures interviennent au XVIIe siècle, sous la houlette des Calandrini. Pour intégrer la maison à leur nouveau palais, contigu à la Maison Tavel, l'une des deux tours est démolie et un escalier construit dans la cour entre les deux bâtiments. C'est à cette époque que la vénérable bâtisse acquiert la physionomie qu'on lui connaît aujourd'hui, ainsi que la couleur si particulière de sa façade. Classée monument historique en 1923, elle est acquise quarante ans plus tard par la Ville, qui y installe un musée d'histoire urbaine et de la vie quotidienne genevoises en 1986.

Chancellerie d'Etat
En collaboration avec la Direction du patrimoine et des sites et les Archives d'Etat


Pour en savoir plus :
  • La Maison Tavel - Musée d'histoire urbaine et de vie quotidienne genevoise, Musée d'art et d'histoire, Genève, 1986; réimpression et mise à jour 2003.
  • Têtes sculptées de la façade de la Maison Tavel, Département de l'aménagement, des constructions et de la voirie, Ville de Genève.
  • Arts et monuments - Ville et canton de Genève, Armand Brulhart/Erica Deuber-Pauli, publié par la Société d'histoire de l'art en Suisse, Editions Benteli, Berne, 1985, réédition 1993.


Questions - réponses

Livio Fornara, conservateur de la Maison Tavel

Comment expliquer que la Maison Tavel soit le plus ancien bâtiment d'habitation qui nous reste de l'époque médiévale ?

Il y a plusieurs raisons à cela. Contrairement à la plupart des maisons médiévales très étroites, ses généreuses dimensions ont permis des transformations intérieures, au goût de l’habitat aristocratique des XVIIe et XVIIIe siècles, sans que l’on ait besoin de reconstruire. De plus, son caractère de maison seigneuriale dans ce secteur de commandement – les lieux du pouvoir civil et religieux sont tout proches – a sans doute joué en sa faveur. Il existait de nombreux bâtiments aussi anciens dans les Rues Basses et alentour, mais tous ont disparu durant le dernier quart du XIXe et au début du XXe siècle. Ce qui a sauvé la Maison Tavel, c’est que son intérêt architectural a été reconnu dès le milieu de XIXe siècle.

Les têtes présentes sur la façade de la maison font actuellement l'objet de travaux de rénovation. Quels en sont les enjeux ?

L'enjeu est de préserver les têtes sculptées, qui hélas se dégradent rapidement, notamment en raison de la pollution, malgré les traitements effectués il y a une vingtaine d’années. Les sculptures médiévales sont à présent déposées et remplacées par des copies; une fois restaurées, elles seront exposées dans une salle à l’intérieur de la maison.

Le musée de l'histoire urbaine et de la vie quotidienne abrité par la Maison Tavel connaît un réel succès, avec environ 50'000 visiteurs par an. Si vous deviez choisir un objet du musée pour sa valeur et son originalité, lequel serait-il ?

Sans aucun doute le relief Magnin, du nom de l'architecte genevois, Auguste Magnin (1841-1903), qui l'a réalisé. Cette grande maquette de la ville constitue un témoignage extraordinairement précis et fidèle de la Genève de 1850. Au-delà de sa valeur historique, ce relief est l'œuvre personnelle d'un homme qui a consacré vingt années de travail à sa réalisation, en dépit de nombreuses difficultés financières. La démesure de l'entreprise répond à la volonté tenace d'élever une sorte de mémorial à la Genève ancienne protégée par ses murailles, qui incarnait à ses yeux la Genève indépendante et fière de ses libertés.