Redécouvrir des sites de la Genève historique
Une inscription orne le fronton de la façade principale: «Conservatoire de musique – Fondation Bartholoni», accompagnée d'une date en chiffres romains. Celui ou celle qui saura déchiffrer cette date, 1835, s'étonnera peut-être qu'il ne s'agisse pas de 1858, date à laquelle le bâtiment fut achevé. Au fait, pourquoi 1835?
Il faut remonter au début du XIXe siècle pour connaître la réponse à cette question. En 1823, quelques citoyens avaient fondé à Genève la Société de musique qui se donna pour tâche d'organiser des soirées d'études, des soirées musicales (réservées à ses membres) et également des concerts, tout d'abord dans l'ancienne maison du résident de France1, puis dans une maison de la rue de l'Evêché qui devint le Casino de Saint-Pierre.
En juillet 1835, François Bartholoni, un riche mélomane, citoyen français né à Genève en 1796, fonda le Conservatoire. Le 29 juillet, il réunit un comité d'administration de douze membres, des représentants de familles honorables de Genève, et créa l'école de musique. Le 9 novembre suivant, les classes s'ouvraient. L'un des premiers professeurs de piano ne fut autre que Franz Liszt, qui séjournait alors à Genève et enseigna au Conservatoire de 1835 à 1836. Dès ses débuts, le Conservatoire compta 250 élèves; ce nombre alla ensuite jusqu'à 340, avant de diminuer. En 1848, ils étaient une cinquantaine, mais le Conservatoire était tout de même à l'étroit dans les locaux du Casino de Saint-Pierre.
C'est alors que François Bartholoni et son frère Constant intervinrent auprès du Conseil d’Etat et obtinrent «la cession d’un terrain aux fins d'y élever à leurs frais un édifice destiné à réunir les conditions propres à l’art de la musique»; en 1855, la fondation du Conservatoire reçut gratuitement un terrain pris sur les anciennes fortifications, à la place Neuve, où François Bartholoni fit bâtir l'actuel Conservatoire. C'est en 1858 que le Conservatoire, fondé en 1835, fut transféré dans le bâtiment tout neuf de la place Neuve.
Le Conservatoire de musique est resté une fondation qui porte toujours le nom de Bartholoni.
François Bartholoni était issu d'une famille protestante de soyeux, originaire de Florence, qui, comme tant d'autres, s'était réfugiée à Genève. Entre 1828 et 1830, il se fit construire une maison à la Perle du Lac, la Villa Bartholoni, qui abrite actuellement le Musée d’histoire des sciences. Economiste et financier, il joua un rôle important dans la création des chemins de fer français, notamment le Paris-Orléans. C'est à lui que l'on doit également la ligne Lyon-Genève ainsi que le choix de l'emplacement de la gare de Cornavin. Homme d'affaires certes, mais également grand amateur de musique et, tout en étant citoyen français, très attaché à sa ville natale, d'où sa générosité; il prit en effet entièrement à sa charge la construction et l'aménagement de l'édifice de la place Neuve.
François Bartholoni présida le Conservatoire jusqu'en 1880; il mourut l'année suivante au Petit-Saconnex.
En 1850, la place Neuve se composait de trois bâtiments monumentaux disposés symétriquement: la porte Neuve au centre, le musée Rath, dont la construction s'était achevée en avril 18262, et l'ancien Théâtre à l'entrée du jardin des Bastions, lequel fut démoli à la fin du XIXe siècle, au moment de la construction du Grand Théâtre. Le Conseil d'Etat s'engagea à faire place nette au Conservatoire en démolissant la porte Neuve et le plan définitif de la place de 1850 installa le Conservatoire de musique offert par Bartholoni dans l'axe de la composition. La configuration de l'emplacement constructible définit les contours d'origine du bâtiment.
François Bartholoni fit appel à un architecte parisien de renom, Jean Baptiste Lesueur, lequel fit exécuter l'édifice selon des plans inspirés de la Renaissance italienne, très probablement en hommage aux origines florentines de la famille Bartholoni.
Lesueur dessina les plans à Paris et c'est un architecte local, Samuel Darier, qui fut chargé de leur adaptation, de l'exécution et de la surveillance des travaux. Quant à l'entrepreneur, il s'agit de Jean Franel qui participa par la suite, notamment, à la réalisation du monument Brunswick3.
Le bâtiment est édifié en molasse; ses façades principales sont tournées l'une vers la cité et l'autre vers la plaine de Plainpalais, en prolongement de l'actuel Sacré-Cœur. Le fronton de la façade côté Plainpalais perpétue le souvenir de la porte de Neuve.
Une quarantaine de statues – des reproductions d’œuvres antiques – ornent l’édifice, logées dans des niches incorporées aux façades, sur la balustrade et la toiture ainsi que sur des colonnes aux quatre angles de la terrasse qui entoure le bâtiment. Très classique dans son aspect extérieur, le Conservatoire se devait d'être fonctionnel. Le bâtiment fut équipé de ce qui était, à l'époque, des technologies modernes, notamment l'éclairage au gaz dans tout le bâtiment, et doté d'un mode de chauffage novateur, sorte de prototype du «chauffage central», le chauffage par calorifère.
Le bâtiment fut agrandi en 1910, année où Jean Bartholoni, petit-fils de François, dota le Conservatoire d’un orgue et fit construire les deux ailes qui abritent la bibliothèque et des salles d’enseignement, surélevé en 1920, classé monument historique par le Conseil d'Etat en 1979 et restauré entre 1987 et 1989.
Chancellerie d'Etat
En collaboration avec les Archives d'Etat
1voir Une de la FAO du 28 août 2006
2voir Une de la FAO du 11 août 2006
3 voir Une de la FAO du 13 août 2007
Pour en savoir plus :
Mes premiers souvenirs remontent à 1972, lorsque Robert Gugolz, alors clarinette solo à l’Orchestre de la Suisse romande, chef de l’Harmonie nautique et professeur au Conservatoire, me donna mon premier cours de clarinette…au Victoria-Hall! En effet, cet homme extraordinaire donnait ses cours dans ce qui était autrefois les locaux de l'Harmonie nautique – à laquelle était d’ailleurs destiné ce bâtiment à sa création – à l'endroit où se trouve actuellement le foyer public.
Le bâtiment du Conservatoire de la place Neuve était, quant à lui, le lieu des calvaires: les examens! Mais la salle 20, la salle de l’orgue et surtout la grande salle, dans sa teinte vieux rose, étaient aussi des lieux de plaisirs forts: auditions, récitals et concerts publics. Les autres salles étaient celles des cours théoriques: harmonie, contrepoint, lecture de partitions, orchestration et composition.
Sans aucun doute, ce serait celui de mon professeur de direction d’orchestre, Arpad Gerecz, un musicien hongrois extraordinaire. A la veille de mon diplôme de direction d’orchestre, à la fin de la répétition générale, nous discutions de tout: répertoire, mérites respectifs des orchestres, perspectives futures. Et, dans le cadre rose de la grande salle, je l’entends encore me dire, avec son accent hongrois inimitable: «Tu sais, Philippe, il y a de bons et de moins bons orchestres, bien sûr. Mais ceux que l’on dirige le mieux, c’est toujours ceux où il y a des jolies filles…»