Genevois illustres dans le monde
«Nul n’est prophète en son pays», dit le proverbe. S’il n’a pas été prophète au sens propre du terme, le père Louis-François Babel, né à Veyrier le 23 juin 1826, en présente toutefois les caractéristiques, tant par sa mission que par la renommée qui est aujourd’hui la sienne dans son pays d’adoption. Evangélisateur des peuples autochtones du nord-est du Québec et du Labrador (Canada) pendant plus de 60 ans, il a notamment laissé son nom à une division administrative (canton), à la plus grande réserve écologique du Québec ainsi qu’au mont qui s’élève en son centre.
Né dans une famille catholique «d’aisance modeste», Louis Babel est le seul de sept frères à bénéficier d’une éducation supérieure. Après des études aux collèges de Fribourg et de Mélan (Haute-Savoie), le futur missionnaire-explorateur entre chez les pères oblats de Marie-Immaculée, à Notre-Dame-de-l’Osier (Isère) en 1847.
Deux ans plus tard, il prononce ses vœux perpétuels avant de partir pour Marseille, puis pour Maryvale (Angleterre), où il continue sa formation par l’apprentissage de l’anglais. Il y séjournera deux ans, jusqu’à son départ tant attendu pour le Nouveau Monde. Le 12 février 1851, il s’embarque pour Ottawa afin de terminer sa formation et d’être ordonné prêtre.
C’est alors que commence réellement sa vie de missionnaire. Basé dans le village de colons «Les Escoumins» entre 1851 et 1862, le père Babel passe le plus clair de son temps en déplacement dans des conditions souvent extrêmement pénibles. Mais la rigueur du climat et les privations ne sont que des occasions de prouver son étonnante résistance physique et son inébranlable vocation.
L’hiver, il se consacre à la visite des chantiers où travaillent de jeunes Canadiens blancs. Mais c’est en été qu’il accomplit sa mission essentielle, celle à laquelle il se destine depuis son entrée dans les ordres: l’évangélisation des Indiens montagnais qui peuplent la Côte-Nord du fleuve Saint-Laurent. Doué pour les langues, il apprend celle des Montagnais en très peu de temps.
En 1862 – le père Babel est alors directeur de mission depuis deux ans –, la résidence des oblats est déplacée plus au nord sur la côte du Saint-Laurent, dans le village de Betsiamites. Après onze ans au service des Montagnais, il doit donc déménager.
Mais c’est à Maniwaki, loin dans les terres vers le sud-ouest, que ses services sont requis. Il se voit également contraint d’apprendre une nouvelle langue, celle des Algonquins, pour un nouveau chapitre de sa vie qui durera quatre longues années. Alors qu’il était heureux auprès des Montagnais, le père Babel ne se plaira jamais à Maniwaki. Cependant, fort d’une santé apparemment inaltérable, le vaillant missionnaire accomplira consciencieusement toutes les tâches qui lui échoiront.
C’est donc avec un certain soulagement qu’en 1866, le père Babel est rappelé à Betsiamites pour y prendre sa nouvelle mission à destination des terres vierges de l’intérieur du Labrador. Il s’agit cette fois de toucher la tribu des Naskapis. Depuis l’avant-poste de Mingan, sur la Côte-Nord, il entreprendra ainsi quatre voyages entre 1866 et 1870.
Outre l’évangélisation et le recensement des familles indigènes, ce sont surtout ses annotations sur la navigation des rivières, le climat, la végétation ou encore la qualité des sols rencontrés qui font la richesse de ses voyages. Dès 1866, il est ainsi le premier à mentionner les gisements de fer de la région.
De ces expéditions dans des conditions extrêmes, il ramène en outre un «Journal des voyages» et des croquis d’une précision rare qui lui valent le titre de premier explorateur scientifique de l’intérieur du Labrador. Il laisse également à la postérité la toute première carte géographique de ces terres, hélas perdue, mais reconstituée d’après ses notes en 1873 par le département des Terres de la Couronne du Québec.
Revenu du Labrador, le père Babel peut à nouveau se consacrer aux missions de la Côte-Nord du Saint-Laurent, qu’il visite chaque été de 1871 à 1889. Toujours au service des Indiens, il n’en oublie pas pour autant les populations blanches rencontrées sur son passage, auxquelles il dispense des services religieux à la demande.
Il semble qu’après 1890, il n’entreprend plus guère de longues expéditions. Le père Babel est alors âgé de 64 ans et se préoccupe plus de sa mission apostolique que de laisser des traces écrites de ses activités. Il vit ainsi ses dernières années dans la plus grande discrétion, apparaissant encore une fois publiquement en 1900, à l’occasion du jubilé anticipé de ses 50 ans de sacerdoce.
A la suite de ce qui fut sans doute sa première véritable maladie, le père Babel décède le 1er mars 1912 à l’âge de 86 ans.
En soixante ans d’activité, Louis Babel aura donc ouvert la voie à l’exploration scientifique des terres intérieures du Labrador. Connu pour sa modestie et son humilité, il ne se soucia jamais de laisser son nom à la postérité. On a vu en revanche, par le biais des lieux nommés en son honneur, la reconnaissance que lui porte aujourd’hui encore sa patrie d’accueil. Moins connu dans son pays d’origine, il n’en resta pas moins viscéralement attaché à ses racines genevoises. Comme il l’écrivait en 1850: «Bien qu’éloigné de Veyrier, je suis toujours de Veyrier et (…) toujours mon village et ses habitants seront présents à ma mémoire.»
Chancellerie d'Etat
En collaboration avec le Musée des Suisses dans le monde et les Archives d’Etat