Genevois illustres dans le monde

Le phénomène est assez rare pour que la communauté scientifique se mobilise quand il survient. Le passage de Vénus devant le Soleil n'est observable que deux fois par siècle environ. Alors, en prévision du transit prévu le 3 juin 1769, les plus prestigieuses académies européennes mettent sur pied des expéditions aux quatre coins du monde. L'événement est à ne pas rater, puisque le prochain ne se produira qu'en… 1874! Et puis, hasard du calendrier, le 4 juin correspond à une éclipse totale du Soleil. Pour les astronomes de l'époque, l'objectif est de mesurer ainsi par triangulation les distances entre la Terre et le Soleil et entre la Terre et Vénus. Ne possédant pas assez d'astronomes, l'Académie de Saint-Pétersbourg fait appel à quelques scientifiques étrangers, dont deux genevois.
Né en 1740, fils d'un militaire issu d'une famille de banquiers, Jacques-André Mallet est l'un d'eux. Il se fait rapidement connaître dans le milieu de l'astronomie, grâce notamment à sa thèse sur les comètes, en 1761. C'est donc assez naturellement que son nom est soufflé à la cour impériale de Russie pour mener une observation en Laponie. L'astronome genevois songe tout de suite à intégrer dans l'aventure son ami Jean-Louis Pictet. Juriste, celui-ci possédait une culture générale en astronomie suffisamment remarquable pour diriger également une expédition. Né en 1739, Jean-Louis Pictet est issu de la branche cadette de la célèbre famille genevoise. Orphelin, après la mort de son père, alors qu'il n'a que trois ans, et celle de sa mère, quand il n'en a que douze, il est recueilli par son oncle Marc Pictet et sa tante Julie Micheli du Crest. Diplômé de l'Académie de Genève, il accède au barreau à vingt-deux ans.
Les deux amis quittent Genève le lundi 4 avril 1768 à la fermeture des portes, «sans rien dire à personne pour éviter des adieux tristes et ennuyeux», relate Jacques-André Mallet dans son journal de voyage. Ils arrivent le 28 mai de la même année à Saint-Pétersbourg, après avoir traversé Berne, Bâle, Francfort, Berlin et Dantzig. Sur leur route se produit un épisode qui fait sourire aujourd'hui. Obligés de fournir des explications à un officier allemand qui ne comprend pas le français, les voyageurs s'expriment alors en latin, avec succès!
Les deux astronomes vont rester plus de huit mois dans la ville des tsars, le temps de préparer le matériel nécessaire aux expéditions. Mettant à profit cette période, Jean-Louis Pictet s'adonne à l'une de ses passions scientifiques: l'ornithologie. Doué pour la représentation, il réalise plusieurs aquarelles d'oiseaux empaillés originaires de Russie (l'alca du Kamtchatka, diverses espèces de faucon, etc.). Il envoie même un domestique pour acheter des spécimens au marché aux oiseaux de Saint-Pétersbourg, afin de les empailler selon une technique enseignée par son ami le savant Horace-Bénédict de Saussure.
Le 29 janvier 1769, Jean-Louis Pictet raconte sa rencontre imprévue avec l'impératrice Catherine II dans l'une des pièces de son palais. Surpris, il n'a pu faire sa révérence: «Cela s'est fait si vite que mes genoux n'obéissant pas assez promptement je n'en ai plié aucun, ce qui aura scandalisé les bons Russes présents à cette cérémonie.» Il aura l'occasion de réparer cet impair à son retour d'expédition.
Début février, Jacques-André Mallet et Jean-Louis Pictet partent chacun en direction de la Laponie russe, à la tête d'une caravane composée de traîneaux et d'une vingtaine de personnes. Le premier se rendra à Ponoï; le second à Oumba, au bord de la mer Blanche.
Jean-Louis Pictet choisit son poste d'observation au sommet d'une colline. Mais, en attendant le jour J, il s'intéresse à la population lapone, à ses mœurs, et à la faune locale. Il est vraisemblablement le premier Genevois à chausser des skis, mode de déplacement ancestral des Lapons. S'inspirant des courses hippiques en Angleterre, il organise même une course de rennes avec traîneau. Il n'oublie pas non plus d'empailler les oiseaux capturés à sa demande.
Survient enfin le jour tant espéré, le 3 juin 1769. Le transit de Vénus est prévu en fin de journée. Malheureusement, dès 10 heures du matin, le ciel commence à se couvrir. Au moment du passage de la planète devant le soleil, il pleut sans interruption. On devine la grande déception de l'astronome.
A plus de 300 km de là, Jacques-André Mallet a à peine un peu plus de chance. Il peut observer le début du passage de Vénus, mais l'arrivée de la pluie l'empêche d'effectuer des mesures. «Je restai à pester jusqu'à 4 h et demi du matin», raconte-t-il. En revanche, le lendemain, tous deux peuvent admirer l'éclipse solaire.
Le 28 juillet, ils sont de retour à Saint-Pétersbourg. Le 18 août Catherine II les reçoit officiellement: «Après l'avoir saluée, nous lui baisâmes la main en pliant le genou», relate Jacques-André Mallet. L'impair était réparé. Les deux astronomes quittent la capitale impériale le 8 septembre. Ils arrivent à Genève le 29 octobre 1769, après un périple de 18 mois, des bagages pleins de souvenirs, dont une vingtaine d'oiseaux empaillés offerts au Muséum d'histoire naturelle.
Cette expérience représentera un tournant dans leur vie. Jacques-André Mallet poursuivra sa carrière d'astronome et obtiendra l'autorisation de construire le premier observatoire de Genève, sur les bastions de Saint-Antoine. Il décèdera en 1790. Jean-Louis Pictet se lancera en politique. Il sera membre du Petit Conseil et syndic de la République de Genève. Il continuera d'être lié avec Jacques-André Mallet, notamment en épousant sa sœur Marguerite en 1773. Jean-Louis Pictet décèdera en 1781, à l'âge de 41 ans.
Chancellerie d'Etat
En collaboration avec le Musée des Suisses dans le monde et les Archives d’Etat