Genevois illustres dans le monde
Jean-Gabriel Eynard est né à Lyon le 28 décembre 1775 dans une famille reçue à la bourgeoisie genevoise un siècle plus tôt. La condamnation à mort de son père sous la Révolution pousse les Eynard à fuir la France pour s’installer près de Rolle en 1793. Deux ans plus tard, Jean-Gabriel part pour Gênes en compagnie de son frère, où il se retrouve rapidement à la tête d’un commerce de peaux.
C’est en 1801 que la fortune sourit à l’audacieux: Eynard avance des fonds pour permettre l’exploitation d’une mine de fer sur l’île d’Elbe. Ce prêt hasardeux auquel il est le seul à souscrire se révèle extrêmement fructueux. Sa fortune et sa réputation de financier avisé étant faites, commence alors sa «première» carrière en qualité d’expert financier. On le retrouve ainsi dès 1803 à la cour de Marie-Louise de Bourbon, régente d’Etrurie, puis à celle d’Elisa Baciocchi, grande-duchesse de Toscane et sœur de Napoléon Ier, au service desquelles il mène une réforme nécessaire des finances publiques.
En 1810, Jean-Gabriel revient s’installer en Suisse et épouse «Anna» Lullin de Châteauvieux. Le jeune couple résidera d’abord dans la propriété familiale de Beaulieu près de Rolle, avant de déménager pour Genève où ils feront construire, entre 1817 et 1821, le fameux palais qui porte leur nom.
Les défaites puis la chute finale de Napoléon lancent la carrière diplomatique d’Eynard. En 1814-1815, il accompagne la députation menée par Charles Pictet de Rochemont, son oncle par alliance, envoyé défendre les intérêts genevois aux congrès de Paris et de Vienne. Eynard y rencontre maints grands personnages, parmi lesquels Talleyrand, Lucien Bonaparte – frère de l’empereur déchu – ou encore et surtout Ioannis Kapodistrias, dit Capo d’Istria, ambassadeur du tsar Alexandre Ier et futur président de la Grèce.
L’amitié qui naît alors entre les deux hommes ne se démentira jamais. C’est ainsi qu’en 1821, lorsqu’éclate le soulèvement grec contre une domination ottomane de plus de trois siècles, Eynard engage toutes ses ressources afin de convertir les Etats et les peuples d’Europe à la cause grecque. Les comités philhelléniques fleurissent partout en Europe. Eynard est membre des plus éminents d’entre eux (Genève, Paris, Berlin, Munich, etc.), et dès 1826 il signe également au nom des autres comités de Suisse. Outre l’accueil des ressortissants grecs réfugiés à Genève, son activité principale consiste à lever des fonds (emprunts, souscriptions) en faveur des insurgés et à leur faire acheminer vivres et munitions. Plus d’une fois, il ira jusqu’à avancer sur ses propres deniers les sommes que les pays sollicités – par exemple la France et l’Angleterre – rechignent à engager.
En 1826, Eynard décide d’accompagner en personne un convoi de vivres à destination de la ville assiégée de Missolonghi. La chute de la ville, qu’il apprend en cours de route, le contraint à interrompre son voyage. Des années plus tard, il expliquera au roi Louis-Philippe que le fait paradoxal de ne jamais avoir foulé le sol grec avait finalement été pour lui une garantie de crédibilité et de neutralité dans son rôle d’ambassadeur bénévole auprès de toutes les cours d’Europe.
La création du nouvel Etat est formalisée par la Conférence de Londres en 1830. Eynard agit dès lors en qualité de conseiller financier pour Capo d’Istria, nommé président de la Grèce trois ans plus tôt. En reconnaissance des services, du soutien financier et des précieux conseils de son ami, Capo d’Istria lui fera d’ailleurs dédier une école dans la ville d’Egine, première capitale de l’Etat grec.
Le pays devant s’acheminer vers la monarchie, Eynard est ensuite très étroitement impliqué dans le choix de son souverain. Sa préférence va vers Léopold de Saxe-Cobourg. Devant le refus de ce dernier (qui sera élu roi des Belges quelques temps plus tard), il se tourne alors vers le tout jeune Othon, fils du roi Louis Ier de Bavière, un philhellène de la première heure.
En 1831, Capo d’Istria est assassiné par des rivaux politiques. L’influence d’Eynard décline temporairement sous la régence du comte Armansperg, pour remonter dès le début du règne effectif d’Othon – avec qui il gardera des liens sa vie durant – en 1835.
Par la suite, l’activité d’Eynard tant en faveur du nouvel Etat qu’en qualité de pacificateur sur la scène européenne se fait plus discrète. On retiendra principalement de cette époque la fondation de la Banque nationale de Grèce, à laquelle il participe en 1842, son amitié pour le poète Lamartine – qui prendra la tête du gouvernement provisoire français suite à la révolution de 1848 – ou encore sa passion pour une technique relevant alors de la dernière innovation: le daguerréotype! Il eut ainsi le privilège d’immortaliser la famille royale et la cour de Louis-Philippe lors d’une journée printanière de 1842…
On ne saurait énumérer les grands personnages que cet autodidacte d’origine somme toute modeste rencontra au cours de sa longue carrière. Alors qu’il était reconnu par ses contemporains pour sa discrétion et sa modestie, peu de Genevois peuvent se prévaloir d’autant de distinctions honorifiques. On retiendra principalement la Légion d’honneur attribuée par Louis-Philippe, l’Ordre de Sainte-Anne en diamants décerné par le tsar Nicolas 1er, ou encore l’écharpe de grand-croix de l’Ordre du Sauveur, remise par le roi de Grèce.
Sa mort, le 5 février 1863, est déplorée dans toute l’Europe. Mais son plus bel hommage, il le doit sans doute au député français Léon de Maleville, qui affirma en 1846: «Ce ne sont pas les gouvernements de l’Europe qui ont sauvé la Grèce: c’est l’opinion publique, c’est un simple citoyen de Genève, M. Eynard, qui a appelé toute l’Europe au secours de la Grèce».
Chancellerie d’Etat
En collaboration avec le Musée des Suisses dans le monde et les Archives d’Etat
* Voir Une FAO-série estivale du 29 août 2007.