Le système des capitulations a été instauré au XVe siècle. Les régiments suisses ainsi mis à disposition de la France restaient sous l’autorité de leur canton d’origine et pouvaient, en cas de nécessité, être rappelés au service de leur patrie. A l’origine, ils n’étaient engagés que le temps d’une campagne pour être ensuite démobilisés. C’est en 1671 qu’est créé le premier régiment suisse permanent au service de la monarchie française, sous la conduite – et le nom – du Bernois Erlach.
Le 6e régiment d’infanterie suisse, quant à lui, a été créé en 1677 par le Grison Jean-Baptiste Stuppa. Avant d’échoir à Jacques André Lullin de Châteauvieux en 1783, il est passé entre les mains de dix colonels-propriétaires successifs, dont il a tour à tour adopté le nom. Après Stuppa, il a ainsi été sous le commandement de Surbeck (1692), Hemel (1714), Besenval (1729), La Cour au Chantre (1738), Barbault de Grandvillars (1748), Balthazar](1749), Planta de Wildenberg (1754), Darbonnier de Dizy (1760), Jenner (1763) et enfin d’Aubonne (1774).
Jacques André Lullin est né à Genève le 13 juin 1728. Sa famille, l’une des plus anciennes et des plus riches de la république, avait acquis en 1685 les seigneuries de Confignon et de Châteauvieux. Une illustre famille de financiers, d’agronomes et de militaires dont sont notamment issus Ami (1748-1816) – cousin éloigné de Jacques André –, chef du gouvernement provisoire genevois et acteur important de la Restauration en 1813, ou encore Anne-Charlotte dite «Anna», petite-nièce de notre homme, qui épousera en 1810 le financier-diplomate Jean-Gabriel Eynard1.
Agé de 15 ans à peine, Jacques André suit l’exemple de ses deux frères aînés en incorporant le régiment suisse de Diesbach au service de Louis XV. Capitaine-lieutenant dès 1745, il participe à de nombreuses batailles de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) dans la région des Pays-Bas. Après avoir été successivement promu capitaine commandant (1754) puis major de brigade (1757), il reçoit la commission de colonel en 1759 suite à la bataille de Bergen, lors de la guerre de Sept Ans. L’année suivante, le combat de Corbach (Allemagne) lui vaut la croix du Mérite Militaire.
En 1766, Lullin passe au régiment de Waldner où il reçoit ses galons de major, avant de passer brigadier (1767), lieutenant-colonel (1776), puis maréchal de camp (1780). C’est en 1783 – un an après avoir été fait commandeur du Mérite Militaire – qu’il devient, à la suite de Paul d’Aubonne, le douzième et dernier colonel-propriétaire du 6e régiment d’infanterie suisse au service de France.
Le régiment tient alors garnison à Briançon. L’année suivante il se rend à Toulon pour être transféré en Corse, où il stationnera pendant quatre ans. Entre 1788 et 1789 il est cantonné successivement à Nantes, Nancy, Orléans et Paris avant de revenir à Nancy, qui sera bientôt le théâtre d’une rébellion sanglante.
Au début de l’année 1790, alors que la Révolution vient d’éclater, l’armée française est perturbée par des plaintes concernant la solde et la comptabilité des régiments. Face à la multiplication des réclamations, l’Assemblée nationale décide d’envoyer un commissaire dans chaque régiment afin d’examiner les comptes des six dernières années. Cette annonce provoque une vive agitation au sein des troupes stationnant à Nancy, que l’arrogance et la brutalité de l’expert attribué au régiment de Châteauvieux – le maréchal de camp de Malseigne – ne fait qu’exacerber.
Le maréchal de Bouillé est alors mandaté pour ramener le calme à Nancy. A la tête d’une armée de 5000 hommes, il donne l’assaut afin d’écraser l’insurrection. A l’issue de plusieurs heures de combats, 138 hommes du régiment de Châteauvieux sont arrêtés et jugés par les officiers des régiments suisses de Castella et de Vigier. L’un d’entre eux subira le supplice de la roue, 22 seront pendus et 41 autres condamnés aux galères.
Il importe de noter que le colonel Lullin – comme cela se faisait fréquemment à l’époque – ne se trouvait pas auprès de son régiment lors de la mutinerie. D’aucuns considèrent que sa présence aurait permis d’éviter que les événements prennent un tour aussi tragique.
L’année suivante, changement de régime oblige, l’Assemblée nationale proclame une amnistie générale. Malgré l’opposition des cantons suisses, celle-ci est étendue aux mutins de Châteauvieux, qui seront portés triomphalement dans Paris coiffés du bonnet rouge des galériens le 15 avril 1792, lors de la première fête de la Liberté.
Le régiment de Châteauvieux devient le 76e régiment d’infanterie de l’armée française et est transféré à Bitche (Moselle).
La même année, l’Assemblée nationale décrète le licenciement des troupes étrangères servant en France. La Diète fédérale rappelle alors ses onze régiments encore actifs: Châteauvieux, Watteville, Salis-Samaden, Sonnenberg, Castella, Vigier, Diesbach, Courten, Salis-Marschlins, Steiner et Reinach. Le régiment des gardes suisses avait quant à lui été massacré, le 10 août, en défendant le palais des Tuileries.
Le colonel Lullin se retire dans ses terres genevoises de Choully pour y couler des jours paisibles en compagnie de Madeleine, née Vernet, son épouse depuis 1771, qui lui avait donné un fils – Frédéric – l'année suivante. En 1814, comme ultime marque de reconnaissance de la monarchie française, Louis XVIII accorde le Grand-cordon du Mérite Militaire à celui que ses soldats considéraient comme un homme affable et très diplomate, et que Louis XVI avait fait marquis 29 ans plus tôt.
Il décèdera à Genève le 23 janvier 1816, à l’âge vénérable de 88 ans.
Chancellerie d'Etat
En collaboration avec le Musée des Suisses dans le monde et les Archives d’Etat
Pour en savoir plus:
1 Voir FAO du 20 août 2008.