Jean-Etienne et son jumeau Jean-Michel sont les benjamins des quatorze enfants de Antoine et Anne Liotard, réfugiés en terres genevoises peu après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Voyageur infatigable, il se forgera une renommée dans l’Europe entière, non seulement grâce à son talent de portraitiste, mais aussi grâce à une image de marque mémorable qu'il va prendre grand soin de développer après un séjour en terre ottomane, celle de «peintre turc». Le Musée d’art et d’histoire possède 4 peintures, 35 dessins et 37 pastels de notre peintre.
Dans la tradition genevoise de l’horlogerie, Jean-Etienne Liotard fait son apprentissage auprès du peintre miniaturiste et émailleur Daniel Gardelle à Genève. En 1723, afin de parfaire sa formation, il se rend à Paris et travaille dans l’atelier de Jean-Baptiste Massé, graveur et miniaturiste. Liotard aura été à bonne école pour développer son sens de l’observation et du détail. Il reste 12 ans dans la capitale française où sa renommée grandit rapidement.
Esprit libre et curieux, Liotard va courir fortune hors-frontière. En 1735, il entame un voyage en Italie. A Rome, il fait la connaissance de William Ponsonby, futur lord Bessborough, qui le convie à le suivre à Constantinople comme dessinateur de son Grand Tour (tradition britannique d'éducation des jeunes aristocrates). De 1738 à 1743, il séjourne dans la capitale de l’Empire ottoman. Il fait de nombreux portraits des voyageurs de passage, notamment son premier tableau en pied grandeur nature du théologien et archéologue anglais Richard Pococke. 40 dessins turcs sont aujourd'hui recensés. La précision des détails et la richesse des coloris en font une source iconographique de premier plan. Il adopte à Constantinople la mode vestimentaire locale et se laisse pousser la fameuse barbe qui fera toute sa renommée.
Voyageur dans l'âme, Liotard part pour Vienne. En 1743, il est présenté à Marie-Thérèse, future impératrice d’Autriche, avec laquelle il va garder sa vie durant un lien d’amitié. C'est en 1762, lors de son second séjour à Vienne, que Liotard nous laissera l’admirable série des 11 enfants impériaux que l’on peut admirer au Cabinet des dessins de Genève. Il y emploiera une technique particulière consistant à rehausser la présence des personnages en retravaillant le sujet au verso du dessin. Le charme de ces œuvres est tout empreint de l’art du peintre français Antoine Watteau (1684-1721) que Liotard appréciait particulièrement.
A nouveau en Italie en 1744, il signe deux œuvres majeures: l’Autoportrait des Offices et la Belle Chocolatière. Il signe le premier en grand: «le peintre turc peint par lui-même». Sa carte de visite est établie! La seconde sera acquise à Venise en 1745 par le comte Algarotti dont Liotard fait le portrait. Il achète l’œuvre pour le Cabinet des peintures du roi de Pologne.
De retour à Paris en 1746, il habite dans le quartier du Marais et exécute de nombreuses commandes, notamment pour la famille royale. Datent de cette époque des portraits de Voltaire, Fontenelle, Marivaux, la marquise de Pompadour et le portrait présumé de la comtesse de Coventry, aujourd’hui à Genève. Il expose aussi comme «Peintre ordinaire du Roy» à l’Académie de Saint-Luc, mais n’obtiendra jamais son admission à l’Académie royale de peinture et de sculpture.
Manquait à son palmarès des cours royales européennes l'Angleterre. Il séjourne à Londres à deux reprises (1755 et 1773/74) où son amitié de longue date avec lord Bessborough lui obtiendra de nombreuses commandes dont le Portrait de la Princesse de Galles et de ses 9 enfants. Il est apprécié en Angleterre comme aux Pays-Bas pour la sobriété de son style. Il est intéressant de tracer un parallèle stylistique entre la collection de peintres hollandais du XVIIe que Liotard possédait et sa propre œuvre. Alors qu’il séjourne aux Pays-Bas, il se marie en 1756 avec Marie Fargues, de 26 ans sa cadette, dont il aura 5 enfants.
Liotard s’installe à Genève en 1757. Il est alors très demandé par la bourgeoisie dont il nous a laissé de nombreux portraits. Ami de l’avocat et collectionneur François Tronchin, il nous donne de son épouse le délicieux portrait dit «la Frileuse». De la même époque date le fameux portrait de Madame Lalive d’Epinay venue se soigner à Genève et dont Liotard ne nous cache pas la fragilité tout en rendant avec sensibilité un regard à la fois résigné et optimiste.
Liotard a acquis une propriété à Confignon. Il profite des fruits de son jardin et de sa vie campagnarde pour s'adonner à un nouveau genre: la nature morte. Entre 1782 et 1786, Liotard en peint deux douzaines. Il nous offre aussi une vue de son atelier sur Genève et le Salève en arrière-plan. Les paysag
es sont quasi absents de son œuvre.
Jean-Etienne Liotard s'éteint le 12 juin 1789, retiré dans sa maison de Confignon. Il note dans son Traité de peinture rédigé en 1781: «J’ose me flatter d’être un des peintres qui ait le mieux réussi à la ressemblance des portraits.» Son style au réalisme surprenant s’éclaire du talent d’un coloriste subtil aux couleurs éclatantes et au rendu naturel où le fondu des contours l’emporte sur la touche apparente. Il laisse à la postérité un témoignage émouvant des grands acteurs du siècle des Lumières.
Chancellerie d’Etat
En collaboration avec le Musée des Suisses dans le monde et les Archives d’Etat
Pour en savoir plus:
Monographie exhaustive publiée chez Davaco: Liotard: catalogue, sources et correspondance par Marcel Rœthlisberger et Renée Loche; avec la collab. de Bodo Hofstetter et de Hans Boeckh pour les miniatures, 2 vol., Doornspijk, 2008.