L'Assemblée générale annuelle des délégués de la Fédération des entreprises romandes (FER) Genève intervient à un moment très sérieux pour Genève, puisque nous venons de vivre des jours difficiles avec la fermeture du site de Merck Serono, réalisée dans des conditions qui rappellent un peu trop les mauvais westerns.
Le gouvernement a déjà entrepris de nombreuses démarches pour préserver le maximum d'emplois – et ce, quelle que soit la couleur du col! 1250 emplois pour le site, sans compter les emplois induits, dont certains semblent découvrir l'existence: maintenance, restauration, commerce et même crèche, pour n'en citer que quelques uns.
De très nombreux contacts ont été pris, avec les autorités fédérales, avec les autorités cantonales voisines et, naturellement, avec les responsables de Merck-Darmstadt. Nous avons également activé le réseau des sciences de la vie du bassin lémanique qui, je le rappelle, offre 25 000 postes de travail et bien d'autres encore. Les sciences de la vie sont bel et bien vivantes et nous ferons tout pour leur permettre d'évoluer et de prospérer.
L'Etat ne peut évidemment pas tout. Notre rôle est de maintenir des conditions cadres à la création, au maintien ou encore au bon développement d'entreprises, et cela afin de créer un tissu économique diversifié et complémentaire. Vous savez que Genève mise beaucoup sur l'innovation, qui est la condition sine qua non d'une économie forte, diversifiée et résistante aux turbulences conjoncturelles.
Nous pouvons également compter sur votre fédération, sur votre dynamisme et votre capacité à anticiper et à réagir de manière appropriée aux situations les plus complexes. Mais nous comptons aussi beaucoup sur les collaborateurs et leurs représentants syndicaux pour enrichir un simple plan social par une vraie réflexion sur la préservation d'emplois.
Nous ne devons jamais hésiter à rappeler que notre canton compte de nombreux atouts: une université et des instituts académiques réputés; une situation politique et un environnement fiscal stables; un droit du travail flexible dont le but est de favoriser l'embauche, non la fermeture sauvage; une localisation géographique centrale en Europe et dans le monde, atout renforcé par la présence de nombreuses organisations internationales gouvernementales et non gouvernementales.
Aujourd'hui, j'en appelle à la vigilance et à la curiosité. Pas à la méfiance: elle est souvent synonyme de repli sur soi et, finalement, d'étiolement. L'Europe souffre, et la tentation protectionniste de chacune des nations est grande.
J'appelle donc à la vigilance, car nous devons être prêts à réagir rapidement, sans précipitation et sans agitation, aux crises qui pourraient encore survenir.
J'en appelle aussi à la curiosité, à l'ouverture, car c'est grâce à l'innovation, à l'audace que nous réussirons à garder le cap et à permettre à Genève de rester une place économique forte et recherchée.
Je vous ai parlé de pressions sur les biotech, mais – vous le savez – le secteur bancaire est également soumis à des pressions incroyables et sans cesse renouvelées. Les marges bénéficiaires vont se réduire et il y aura – il y a déjà un resserrement sur le personnel, et donc sur les revenus fiscaux. Les nuages sont là.
Je voudrais évoquer avec vous cette initiative qui souhaite supprimer les allègements fiscaux aux entreprises. Il est clair que cette initiative induirait de l'instabilité et c'est tout ce que l'économie n'aime pas. Le Conseil d'Etat va donc proposer un contreprojet. Il est nécessaire que nous gardions cette possibilité d'intervention, car elle permet de venir en aide aux entreprises qui souffrent et qui ont besoin d'un coup de pouce pour garantir non seulement leur survie, mais aussi l'emploi de leurs salariés.
Il ne faut pas perdre de vue que la moitié des entreprises au bénéfice de ces dispositions sont des entreprises endogènes. Pour les entreprises exogènes, notre contreprojet devrait être centré sur les entreprises à caractère stratégique, à haute valeur ajoutée technologique et industrielle, ne faisant pas concurrence à des entreprises déjà établies.
Un deuxième point doit être souligné. Vous savez que depuis 2007, la Commission européenne insiste sur l'incompatibilité de nos statuts fiscaux avec l'accord de libre échange signé en 1972. Selon la Commission, ils fausseraient la concurrence et entraveraient le commerce des marchandises. Il faut être conscient que ce différend fiscal constitue actuellement un frein important et un risque non négligeable de blocage pour d'autres négociations essentielles pour la Suisse. Aujourd'hui, la probabilité est grande que les discussions entre Berne et Bruxelles aboutissent à une suppression des statuts mis en cause. Or, le canton héberge plus d'un millier de sociétés bénéficiant du statut de société mixte, voire de holding. Et ces sociétés représentent plus d'un quart des recettes fiscales des personnes morales et des milliers d'emplois directs et indirects.
Il est donc indispensable à Genève d'anticiper ce risque réellement majeur. Nous devons réfléchir à la meilleure façon de préserver notre compétitivité et nos emplois. Le programme de législature du Conseil d'Etat prévoit d'ailleurs d'adapter l'imposition des personnes morales découlant d'un éventuel accord entre l'Union européenne et la Suisse.
Je vous parlais des nuages noirs qui s'amoncellent. Il en est un qui, tel un virus, s'attaque au cœur même de notre économie locale, commerce de détail, industries exportatrices et tourisme. Ce virus, c'est le franc fort. Victime du tourisme d'achat en France voisine, le secteur du commerce de détail accumule, mois après mois, les indices négatifs. Cet exode est évidemment nocif. Les associations de consommateurs et les médias pensent peut-être rendre service en incitant à franchir la frontière, mais c'est une attitude à très courte vue. Ses conséquences pourraient être dramatiques, tant pour les employeurs que pour les employés.
Autant de défis que nous nous devons de relever tous ensemble, car c'est bel et bien l'avenir de Genève qui est en jeu.
Les exemples de succès doivent tout de même être mis en évidence: l'horlogerie et son génie créatif, les entreprises innovantes réunies en clusters d'excellence, et tant d'entreprises petites, moyennes ou grandes, suisses ou internationales, qui font de notre canton un lieu privilégié. Enfin, last but not least, Genève a maintenu, malgré la poussée du tertiaire, le niveau du secondaire. Bravo à tous!
Pierre-François Unger
Président du Conseil d'Etat, chargé du département des affaires régionales, de l'économie et de la santé
Allocution prononcée le 8 mai 2012 au siège de la FER Genève.