Ecusson de la République et du canton de Genève


REPUBLIQUE
ET CANTON
DE GENEVE

Changer la couleur des liensDiminuer la taille du texteAugmenter la taille du texteImprimer la pageContactez-nousPlan du siteFoire aux questions Conditions d'utilisation

Recherchez dans:

Recherche avancée

ge.ch Démarches en ligne Organisation Thèmes Chemin de vie  
 

Feuille d'Avis Officielle du 15.11.1952

Historique de la "feuille d'avis officielle"

Texte du 15 novembre 1952

Le 30 juin 1752 paraissait à Genève un avis du libraire et imprimeur Emmanuel Duvillard fils, annonçant qu'il avait obtenu de nos Magnifiques et très Honnorés Seigneurs, le privilège exclusif d'imprimer et d'exposer en vente une "feuille contenant des avis sur différentes choses". Cette feuille devait paraître pour la première fois le 5 août 1752. L'abonnement annuel était de 13 florins.

Cette annonce était le faire-part de naissance de notre journal, maintenant deux fois centenaire. En effet, portant des titres divers, l'organe créé par Duvillard allait continuer son existence sous les différents régimes politiques qu'a connus notre ville, jusqu'à; nos jours. Une fois par semaine devaient paraître les annonces et les avis sur les achats et ventes d'immeubles, les ventes forcées, les encans, les meubles, effets et bestiaux à vendre ou à acheter, les objets perdus et trouvés, l'indication et la description des objets volés, les "conditions" c'est-à-dire les places domestiques, offertes et demandées, etc.La gravure qui le décore représente, ainsi que l'aura reconnu le lecteur attentif, la place du Molard: à droite se trouve l'arcade qui la fermait alors du côté lac, flanquée de la tour, au font un grand bâtiment: ce sont les Halles, qui abritent maintenant la Caisse hypothécaire. La place est animée de vie commerçante, des chevaux passent à la file, des hommes vont et viennent entre des charrettes dételées et des tonneaux entassés les uns sur les autres; sous les arcades de la halle s'entassent des ballots de marchandises

Privilège et permission n'avaient été accordés qu'après rapport d'une commission (rapport malheureusement disparu, car ses considérants auraient pu être savoureux) et sous de strictes conditions dont voici les principales, telles qu'elles figurent au registre du Conseil du 24 juin:
L'éditeur est obligé d'avoir un livre dans lequel il inscrira, en entier, les avis à insérer avec le nom de celui qui les remet, il ne devra imprimer aucun avis qui puisse être préjudiciable ou injurieux pour quelqu'un, il n'imprimera aucune nouvelle qui ait rapport aux affaires de l'Etat ou de religion et il n'imprimera sa feuille qu'après avoir reçu l'approbation des "Scholarques" ou d'un secrétaire d'Etat.

C'était donc le régime de la censure, ce qui n'a rien de surprenant à cette époque, car aucun gouvernement ne pouvait admettre que la presse fût libre, tout moyen de diffusion des idées devant être surveillé de près. D'ailleurs les lois genevoises de 1539,1560 et 1580 avaient prévu et organisé la censure des impressions. Celle-ci, depuis la fin du XVIème siècle, était confiée aux magistrats délégués à la surveillance de l'Académie et du Collège qui, pour cela, s'appelaient "scholarques". N'oublions pas que Genève était entourée de voisins puissants qui, s'ils n'étaient pas constamment hostiles, étaient toujours extrêmement susceptibles. Les impressions datées de Genève engageaient à leurs yeux la responsabilité du gouvernement, à plus forte raison une feuille jouissant d'un privilège.

C'était le premier journal vraiment genevois qui s'imprimait à Genève. Il y avait bien eu, en 1687, un essai de créer une gazette, car , le 30 mars de cette année-là, Jean-Louis Dufour, libraire, est appelé devant le Conseil pour avoir entrepris de faire imprimer, sans permission, et distribué "en forme de journal", une "Gazette générale" qu'on lui défend de continuer. Qu'était-ce que cette gazette ? S'agissait-il d'un prototype de la feuille créée par Duvillard ? C'est douteux. Il s'agissait plus probablement d'un recueil de nouvelles de l'étranger. C'est en effet, au temps de la révocation de l'Edit de Nantes et pendant les guerres de la fin du règne de Louis XIV, guerre de la Ligue d'Augsbourg, guerre de la Succession d'Espagne, que l'on commence à rechercher, en Suisse romande, les gazettes de Hollande. On se mit même à les contrefaire, pratique si courante que, dès cette époque, le Conseil fit de ces réimpressions de la Gazette de Hollande, de la Gazette d'Amsterdam, etc., un privilège que Duvillard lui-même posséda plus tard avec celui de sa propre feuille. Ces journaux, bien qu'imprimés à Genève, n'avaient rien de genevois, pas plus que les périodiques de politique, de sciences et de lettres, tels que le Mercure suisse de Spanheim, la Gazette des savants de Minutoli et la Bibliothèque italique de Bourguet, imprimés aussi dans notre ville au XVIIème et au début du XVIIIème siècle.

Qui était Emmanuel Devillard fils ? Il sortait d'une famille française réfugiée, venue d'Alissas au baillage de Privas en Vivarais. Antoine, son grand-père, avait été reçu bourgeois de Genève en 1711. Emmanuel, son père, après un apprentissage de libraire à Amsterdam, s'y était établi pendant quelques années et était revenu à Genève en 1721. En 1716, il lui était né là-bas un fils, baptisé également Emmanuel, notre entreprenant éditeur. Celui-ci avait dirigé, pendant plusieurs années, après la mort du fondateur, et cherché à sauver de la déconfiture, la célèbre imprimerie de Jacques Barillot d'où étaient sortis l'Esprit des lois de Montesquieu et les Principes du droit naturel de Burlamaqui. Epoux d'Olympe Barillot, il tenait d'elle le privilège de la Gazette de Hollande et de celle d'Amsterdam. Les Duvillard étaient des amis de Jean-Jacques. Emmanuel père avait conduit une fois celui-ci à Nyon, par le lac, rendre visite à Isaac Rousseau. Emmanuel fils, lié avec le colonel Charles Pictet, imprima la lettre que celui-ci lui avait adressée et où il protestait contre la condamnation de l'Emile et du Contrat social. Il fut puni de six mois de suspension de bourgeoisie pendant que Pictet était suspendu pour un an, et de sa bourgeoisie, et de son siège au Conseil des Deux-Cents.

Duvillard devait garder son journal trente ans; pour l'année 1783, son privilège passe, moyennant la ferme de 4600 florins par an, à Jean-Pierre Bonnant, qui fit paraître la feuille deux fois par semaine, le samedi et le mercredi.

Il ne nous est resté aucun exemplaire du premier numéro, celui du 5 août 1752. Aux Archives d'Etat quelques pages subsistent du numéro du 21 mai 1757, de format octavo, portant le titre: Annonces et Avis divers. Il faut attendre le 5 février 1774 pour trouver aux Archives d'Etat un numéro complet, dont la première page est reproduite ci-joint: la gravure qui le décore représente, ainsi que l'aura reconnu le lecteur attentif, la place du Molard: à droite se trouve l'arcade qui la fermait alors du côté lac, flanquée de la tour, au font un grand bâtiment: ce sont les Halles, qui abritent maintenant la Caisse hypothécaire. La place est animée de vie commerçante, des chevaux passent à la file, des hommes vont et viennent entre des charrettes dételées et des tonneaux entassés les uns sur les autres; sous les arcades de la halle s'entassent des ballots de marchandises.

Voyons maintenant les annonces: les maisons et "emplacements" à vendre ou à louer occupent bien des lignes. Les maisons de la ville y sont désignées par leur propriétaire: "Maison Siordet", "Maison Saintours", ou leur emplacement: "au milieu de la Grande Allée, rue du Temple" ou encore par leur enseigne: "Maison de la Grille", les numéros en effet n'existent pas encore. Les ventes offrent les objets les plus hétéroclites: depuis des coupons de mousseline jusqu'à un monceau de fumier en passant par un mousqueton rayé, des chandelles de Lyon, une boîte d'or à mouches, etc. Le "Bureau d'Avis", soit la rédaction, sert de dépôt et de magasin de vente à des liqueurs et à des médicaments merveilleux: Eau d'Arquebusade, Eau de Carmes, Opiate pour conserver les dents, Thé balsamique, Baume de talc de Venise "qui enlève les taches et boutons au visage". On trouve là également les livres nouveaux: Les Elément d'histoire générale, d'histoire de France, d'histoire d'Angleterre, par l'abbé Millot, en dix volumes, des dictionnaires et, bien entendu, des œuvres édifiantes: l'Impie démasqué, par M. Roustan.-On cherche, pour la fin de mars, une bonne nourrice, "d'un lait frais"; Georges Conrad Pataléon, "connaissant le secret de plusieurs remèdes pour les chevaux", offre ses services. Le sieur Lorenzo, chanteur du Margrave de Bade-Dourlach, donnera, ce 10 février, un concert à l'Hôtel de Ville, moyennant un écu de trois livres de France le billet, ce qui fait bien quinze de nos francs.

On offre des places dans un carrosse pour l'Angleterre. C'est là un genre d'annonce que le chemin de fer fit disparaître, mais qu'on a vu renaître avec le règne de l'automobile.

La feuille se termine par un avis qui a dû contribuer pour beaucoup à son succès permanent dans une ville de commerce et de banque comme Genève, c'était le cours du change sur Paris, Londres, Amsterdam et sur d'autres grandes places d'Europe.

Cette feuille était donc d'une formule nouvelle pour Genève et extrêmement utile; son apparition cependant ne dut pas faire beaucoup de bruit, puisque cette commère de conseiller Du Pan n'en écrivit rien à son ami de Berne, le banneret Freudenreich. C'est ce que peu d'intérêt qui explique, en partie, que les deux seules collections de la Feuille d'avis remontant au XVIIIème siècle, celle des Archives d'Etat et celle de la Bibliothèque publique et universitaire, ne deviennent complètes que près de trente ans après son apparition.

C'est Jean-Pierre Bonnant qui, en reprenant la ferme du journal au début de 1783, donne à celui-ci pour la première fois officiellement, le nom qui lui restera de Feuille d'avis. Bonnant ne devait la garder que treize ans: au début de 1796, Luc Sestié lui succéda, qui dirigea l'entreprise jusqu'à la Restauration. Son fils Marc, en 1828, devait avoir pour successeurs les Jarrys qui la gardèrent jusqu'au début du XXème siècle.

Le régime français, sans changer l'organisation de la Feuille, devait augmenter le nombre des insertions officielles. C'est alors, en effet, que la mairie et la préfecture prennent l'habitude d'y annoncer des mesures de police, des avis concernant les élections, les convocations de conscrits, la nouvelle des victoires de l'Empereur.

L'ancien régime genevois, bien que le journal eût été fondé quarante-six ans avant sa chute, ne l'avait guère utilisé pour porter à la connaissance des habitants de la ville les lois et règlements, et s'était contenté des moyens de publication traditionnels.

Convocation du Conseil général, la veille au son de la trompette, puis le jour même au son de la "grosse cloche"; "cries", soit proclamations, sur les places publiques, et dans les villages de la campagne, annoncées par la trompette et le tambour, exécutées par le crieur public dont l'office avait été au Moyen Age une espèce de fief héréditaire (à ce titre il portait un bâton insigne de sa fonction), affichage à des endroits consacrés, tels étaient les moyens employés de tout temps et dont la République s'était contentée. Mais au début du XIXème siècle, Genève était devenue la capitale d'un département, et si l'office du crieur public ne disparut pas, on dut se servir de la presse pour faire connaître dans l'arrière-pays les mesures des autorités. D'ailleurs un décret de l'Empereur ayant prévu qu'il y aurait dans chaque département un journal et un seul, la Feuille d'avis fut honorée en mars 1811 du nom de Journal du Département du Léman, et on lui nomma un rédacteur en la personne de Henri-Maximilien-Isaac de Budé.

Ce nouvel avatar devait être bref car, déjà au début de janvier 1812, le journal prenait le nom plus modeste d'Affiches, annonces et avis divers de la Ville de Genève.

Il appartenait au gouvernement genevois de la Restauration de consacrer le caractère officiel de la Feuille d'avis: l'article 8 de la loi du 17 août 1815 prévoit l'annonce par elle des lois genevoises promulguées.

En 1812, elle avait abandonné le format inquarto pour adopter le petit format in-octavo qu'elle garda jusqu'en 1926, début d'une courte période de quatre ans environ où elle fut journal d'information et parut dans le format habituel d'un quotidien, qu'elle a diminué depuis.

Dès lors la Feuille d'avis officielle a continué, sans changement, dans la mission d'organe de publicité privée que lui avait donnée son fondateur et dans celle d'organe officiel de la République et canton de Genève.

Gustave Vaucher, archiviste d'Etat